L'école en milieu rural

 

Observations et actions de l'Unicef

 

Faits et chiffres

En milieu rural, les indicateurs de développement humain sont souvent au rouge. Le taux de pauvreté est supérieur à 30% dans plus du quart des communes rurales et dépasse 40% dans une centaine d’entre elles.

Au Maroc, les enfants de 9 à 14 ans qui ne vont pas à l’école sont à 76% issus du milieu rural. La majorité sont des filles. Le taux net de scolarisation des filles dans le primaire (6-11 ans) en 2005-06 ne dépassait pas 87,1% en milieu rural, contre 92,9% en milieu urbain. Le taux net de scolarisation au collège (12-14 ans) se limitait en 2005-06 à 53,9% en milieu rural alors qu’il atteignait 91% en milieu urbain. Pour les filles, l’écart était encore plus marqué: une fille rurale avait deux fois moins de chances qu’une fille urbaine d’accéder au collège. Le taux d’analphabétisme de la population âgée de 10 ans et plus s’élève à 54% en milieu rural, contre 27% en milieu urbain.

Ecoles rurales: la qualité en plus

En moins de dix ans, l’école d’une commune rurale sans ressources est devenue un établissement modèle. Son directeur explique comment. Il y a quelques années, l’école de Dikha ressemblait à beaucoup d’autres. Elle avait l’air posée là, au milieu des champs. Etrangère. Elle n’avait ni clôture ni latrines ni électricité ni eau potable. Pas beaucoup d’élèves non plus. Seulement une classe et un instituteur à la peine. On a du mal à le croire aujourd’hui quand on pénètre dans la cour fleurie entourée de salles impeccablement tenues.

«Avant, tout était saccagé après les vacances, se souvient le fqih [personne qui guide la prière, pouvant aussi être un instituteur d'une école coranique, NDLR] de ce douar situé à 75 kilomètres d’Essaouira. Les vitres étaient cassées, les portes défoncées. Maintenant, on peut laisser tout ouvert sans craindre de dégât. Les gens savent que c’est leur école. Ils la protègent.»

Ce qui a changé ? A peu près tout. «Ca s’est fait en deux temps», explique le directeur de l’école, El Mahjoub Belaabidia. Entre 1997 et 2001, un premier programme mené dans le cadre de la coopération entre l’UNICEF et le Maroc a permis d’améliorer l’infrastructure de base: Dikha est devenue l’école principale du secteur de Sidi M’Hamed Oumerzouk, qui en compte trois autres. On l’a entourée de murs blancs, équipée de latrines séparées pour filles et garçons. Un château d’eau a remplacé les citernes traditionnelles pour alimenter l’établissement et les habitants en eau potable. Des plaques solaires ont permis d’y voir plus clair, avant que le douar ne soit raccordé au réseau électrique en 2002. Une bibliothèque scolaire a été créée, une cantine mise en place et une boîte à pharmacie installée dans les classes.

Dans le même temps, des campagnes ont été menées pour «recruter» les enfants, en particulier les fillettes. Résultat, les effectifs ont bondi. A Dikha, ils sont passés de 76 élèves dont 21 filles en 1997-98 à 280 élèves dont 129 filles en 2005-06. Le même effort dans les trois autres écoles a permis de scolariser un total de 524 enfants (dont 255 filles) au niveau du secteur, contre 181 (dont 51 filles) il y a huit ans.

«Lorsque je suis arrivé en 2002, explique M. Belaabidia, la situation s’était déjà améliorée. Restait à changer les méthodes de travail et à relever le niveau. La "Grille école de qualité" nous y a aidés.» L’idée de cette grille est née ici, explique Ahmed El Haouch, le coordinateur provincial du programme UNICEF-Maroc pour l’éducation. Il s’agissait de concevoir un outil capable de faire émerger une école où tout le monde – enfants, parents, enseignants – pourrait se retrouver.

Pour accéder au document original de présentation de la Grille Ecole de Qualité, cliquez ici.

En bref, sortir l’école de la seule compétence des «pros de l’éducation» pour l’ouvrir, «la partager avec la communauté». La grille se présente comme un questionnaire détaillé d’une quinzaine de pages répertoriant tous les problèmes qu’une école peut rencontrer: état de la construction et de l’environnement, matériel et services offerts, conditions d’apprentissage, méthodes pédagogiques, participation des parents, etc. Mais elle est surtout prétexte à une gestion entièrement repensée du fonctionnement scolaire. «Une fois par an, explique M. Belaabidia, notre Conseil d’école se réunit pour discuter des problèmes et prévoir des solutions. Toutes les parties prenantes sont impliquées.» Le conseil rassemble le directeur, les élèves, les enseignants, l’inspecteur, l’Association de parents et tuteurs d’élèves (APTE), les ONG et les élus communaux. A Dikha, la méthode a payé. Elle a d’abord permis de faire reculer l’abandon scolaire, passé de 7% à moins de 3% en cinq ans, selon le directeur.

Pour en savoir plus sur le phénomène de l'abandon scolaire, cliquez ici.

A la rentrée et à la saison des moissons, les associations se joignent aux enseignants pour récupérer les élèves manquant à l’appel. «nous faisons du porte à porte, explique le fqih, qui préside l’APTE et l’association de développement du douar. Bien sûr, nous ne pouvons rien si les parents ont envoyé leur fille en ville devenir bonne. Mais avec les autres, nous essayons de résoudre les problèmes, souvent matériels.» Tous les élèves de première année bénéficient de fournitures et d’uniformes gratuits. Ensuite, la commune, via les associations, continue à soutenir les foyers les plus pauvres. Pour limiter les coûts, les livres usagés sont recyclés. «Si malgré tout, certains parents persistent à garder leurs enfants, nous en informons le caïd qui envoie un courrier. L’école est obligatoire», ajoute le fqih.

L’APTE veille aussi à ce que les enseignants fassent leurs quatre heures et demie de travail par jour. Et en réfère au directeur en cas d’absentéisme. Ce dernier explique que les instituteurs viennent souvent de villes lointaines et qu’ils se sentent mal à l’aise dans des douars isolés comme Dikha. Pour les retenir, des logements modernes ont été construits à leur intention, avec l’appui de la Fondation Hassan II. Les enseignants apprécient aussi la dynamique de l’école. Avant, ils avaient des objectifs limités, explique le directeur : enseigner la lecture, l’écriture, le calcul. Aujourd’hui, on leur demande un travail autrement plus motivant: «apprendre aux élèves à transformer ces connaissances en compétences de vie, afin qu’ils sachent gérer leur quotidien.»

Il y a trois ans, un système de soutien renforcé a été testé avec succès. Après chaque mois d’études, précise une institutrice, «j’évalue le niveau de mes 26 élèves pour former trois groupes – fort, moyen, faible. Pendant les 15 jours suivants, je me consacre en priorité aux plus faibles. On reprend les bases. Comme ça, personne n’est découragé.» Les résultats sont là : les enseignants, qui ont l’expérience d’autres écoles, affirment qu’à Dikha, le niveau est supérieur à la moyenne. «Les élèves de sixième année réussissent tous l’examen de fin d’études primaires», conclut fièrement le directeur.

L'expérience du village d'Iguerferouane

Bouchra, une jeune fille de treize ans, habite une commune rurale du Haut Atlas. Chez elle, les enfants n'ont que très peu de loisirs: lorsqu'ils ne sont pas en classe, ils prêtent main forte à leurs parents cultivateurs. C'est donc avec beaucoup d'enthousiasme qu'elle s'est portée volontaire lorsque son école a organisé une excursion à Essaouira, ville de la côte atlantique.

Elle n'avait jamais vu la mer… Bouchra n'oubliera jamais «les vagues qui se courent après», dit-elle. Elle fut intriguée par des volatiles qu'elle n'avait jamais vus auparavant, «des oiseaux qui ressemblent à des oies, mais des oiseaux de mer». Elle a oublié le nom des goélands mais elle n'a eu aucun mal, toutefois, à retenir le nom d'un délice qu'elle n'avait jamais savouré auparavant: de la glace.

Tout cela, elle le doit à l'association de développement de son village, Iguerferouane, une commune de 12'300 habitants à 60 kilomètres au sud-est de Marrakech. Cette commune, qui compte une quarantaine de douars a décidé de se mobiliser pour donner un meilleur avenir à ses enfants. À l'instigation de l'association de développement, la commune a adopté un «plan pour favoriser le développement de l'enfant» qui continue de donner de bons résultats.

Sa mise en œuvre, qui remonte à la fin des années 1990, a débuté par l'approvisionnement en eau potable, qui faisait cruellement défaut. Même dans le chef lieu d'Iguerferouane, seulement deux foyers sur trois avaient l'eau courante. La population s'est mobilisée, avec l'aide de l'UNICEF et de l'État, pour construire des puits et châteaux d'eau dans 25 douars.

Le premier impact a été sanitaire: les maladies liées à l'eau ont quasiment disparu. Mais l'arrivée de l'eau a aussi eu des répercussions à l'école, où des latrines, tant pour les garçons que pour les filles, ont été aménagées. Les parents qui avaient toujours invoqué l'absence de toilettes pour les filles comme raison de ne pas envoyer leurs filles à l'école ont dès lors commencé à les y inscrire. Dispensées de corvée d'eau, les filles, qui faisaient jusqu'à trois kilomètres pour aller au puits, consacrent désormais plus de temps à l'école.

Lorsque les écoliers, aujourd'hui en sixième, se sont inscrits en première année, il y avait beaucoup moins de filles à l'école. Mais il est vrai aussi que les filles continuent d'abandonner l'école en cours de route. Notamment pour les raisons financières. Même si l'école est gratuite, les frais (principalement le cartable et les manuels scolaires) sont importants. En sixième, par exemple, il faut compter 450 dirhams par élève. Pour les cultivateurs d'Iguerferouane, c'est l'équivalent de 150 kilos de blé! Pour eux, l'école coûte cher: pour scolariser une famille de quatre enfants de la première à la sixième année, ils devront récolter plus d'une tonne et demie de blé!

Malgré les difficultés, cet établissement est considéré comme exemplaire, ne serait-ce parce que l'abandon scolaire y est de plus en plus faible. Dans ce domaine, les parents ont joué un rôle déterminant. Réunis au sein d'une association des parents, ils ont réussi à monter une petite bibliothèque scolaire. Et ils se sont cotisés pour embellir l'établissement: ils ont acheté des oliviers, des citronniers et des mimosas qui donnent un air très accueillant à cette école, d'autant plus que des moineaux qui piaillent du matin au soir ont fait leur nid dans la toiture.

Il fallait montrer tout ça aux villageois surtout à ceux dont les enfants ne fréquentent pas l'école. Ici, comme tant d'autres communes rurales, l'éducation est souvent décriée comme étant «inutile», l'utilité étant définie comme la capacité à trouver du travail dans la fonction publique. Comme il ne suffit plus d'apprendre à lire et à écrire pour devenir fonctionnaire, comme c'était le cas, jadis, certains parents ont parfois l'impression que l'école ne sert à rien.

L'association des parents était fière de la «nouvelle» école parce que c'est la meilleure des environs, dit le directeur, Nous leur avons fait comprendre que ce n'est pas l'école du directeur ou celle des enseignants mais leur école à eux.»

Des problèmes restent à surmonter. Le taux de redoublement, par exemple, est important. Parmi les écoliers d'Iguerferouane, on trouve même un garçon de dix-huit ans! Cela tient, notamment, à des difficultés linguistiques: la langue de l'établissement est l'arabe, alors que celle des élèves est le berbère.

L'école doit donc insister sur ce que les pédagogues appellent le «développement des compétences et des acquis».

Le projet, toutefois, est considéré comme une réussite. La preuve: les communes des environs demandent aux autorités de la province d'Al-Haouz, comment s'y prendre pour mobiliser leur localité. Il y a 38 autres communes, 38 autres associations de développement, 38 autres rêves à réaliser...

 

  Source: www.unicef.org/morocco