| La montagne, l'eau et les hommes en milieu semi-aride: l'économie de la palmeraie de Tineghir
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Tineghir est située à une distance comparable des étendues désertiques (ergs et regs) de la région d'Erfoud. Les précipitations très faibles (inférieures à 150 mm) et surtout très irrégulières, l'ensoleillement supérieur à 3’200 heures par an et l'évaporation donnent un bilan hydrique déficitaire. A 1’300 mètres d'altitude, sa situation au pied du versant méridional du Haut Atlas dont les sommets proches culminent à plus de 2’500 mètres lui permet de bénéficier des eaux de la fusion de la neige ou des pluies drainées par les vallées qui convergent vers l'oued Todgha. L'oued Todgha rejoint enfin l'Oued Ghéris dont les eaux sont captées, par des aménagement récents, pour abonder dans l'Oued Ziz et redonner vie à la palmeraie d'Erfoud ou se perdre dans les étendues sahariennes en cas d'excès. La région, située sur un axe de communication trans-saharien, a connu un développement intégré aux échanges. L'eau provient des gorges du Todgha mais la naissance de ce paysage ne peut s'expliquer que par des travaux importants (terrassement, construction de puits, de galeries, de canaux, etc) poursuivis de générations en générations. Les bénéfices retirés du commerce de l'or ont permis de faire venir et de renouveler la main-d'oeuvre d'esclaves amenée de la région des savanes pour creuser les puits et les galeries, travailler à l'entretien des canalisations. A l'agriculture qui assurait la subsistance des travailleurs s'ajoutaient souvent des productions de haute valeur faciles à transporter: dattes, plantes médicinales dont la vente ont permis de couvrir les frais qu'entraînait l'extraction de l'eau. Le déclin du trafic des routes de l'or au XVIe siècle a entraîné une lente mutation de cet espace. Violent est le contraste qu'offre la palmeraie, son eau et sa végétation abondantes, avec les étendues semi-arides qui l'environnent. Mais si tout au long de la vallée qui s'élargit la palmeraie ressemble à un ruban vert, l'analyse des réalités écologiques et sociales fait apparaître des diversités que l'on peut regrouper en trois ensembles distincts : la montagne et les gorges, la palmeraie et la plaine sèche. La montagne au nord des gorges est le domaine de la tribu des Aït Haddidou qui nomadisent encore dans les hautes vallées et qui parfois se sont sédentarisés dans des hameaux. A Tamtattoucht, on rencontre une maigre activité agricole et pastorale et une petite carrière de dalles de schiste pour un usage local. Près des pistes, des tentes abritent les familles de bergers qui pratiquent une économie de troc avec les gens de la palmeraie. Dans les gorges où l'eau ressort en surface, s'est développée une activité touristique (hôtels restaurants, petits vendeurs.) Brutalement, dès que la vallée s'élargit, commence la palmeraie. Cette partie vive de l'oued Todgha se divise en deux espaces qui se différencient tant par les pratiques agraires que par la coutume. Enfin, quand l'encaissement s'atténue et que l'eau devient rare, une grande tribu pratique une céréaliculture sèche. La maîtrise de l'eau : traditions et mutations Au sortir des gorges, au nord de la source qui abonde dans le bassin aux " poisson sacrés ", l'usage de l'eau est libre. Cet espace se définit dans le droit coutumier comme étant " hors la loi ", c'est-à-dire en dehors de toute règle de répartition de l'eau ou de limite de son usage. La vallée est étroite et l'eau abondante. Les alluvions grossières et le cours anarchique de l'eau ne permettent pas la constitution d'un sol favorable aux productions agricoles. En aval de la source et du bassin des " poissons sacrés " commence le domaine où la loi organise l'usage de l'eau. Chaque tribu vit en symbiose avec la terre arable dans le cadre d'une économie complexe qui repose sur un système de répartition de l'eau de surface. Des canalisations conduisent par gravité l'eau collective aux parcelles en proportion de leur taille : ce sont les séguias. Chaque tribu dispose de trois jours durant lesquels elle irrigue les parcelles qui appartiennent à ses membres. Ainsi, à tour de rôle l'eau vient humidifier la terre féconde de chaque tribu alors que l'excédent est laissé au cours d'eau pour un usage en aval. Au plus bas du cours, les versants de la vallée se fondent dans l'espace de la dépression qui sépare les deux Atlas. L'eau devient rare, le vent et le soleil rendent improbables le jardinage et l'arboriculture : c'est le domaine de l'importante tribu de plusieurs milliers d'âme des Harra Mourabitun. Cette tribu descend probablement d'esclaves noirs importés pour la mise en place du paysage. Le travail de capture de l'eau lorsqu'elle disparaît de la surface consiste cette fois à creuser des grands systèmes de drainage souterrains destinés à capter l'eau infiltrée dans les piémonts alluviaux et à la concentrer sur les oasis ; les Khettaras ou foggaras. Il s'agit de ce qu'on appelle kharez et qanat en Iran et que les Saadiens, venus d'Arabie ont dû apporter en Afrique du Nord au XIVe siècle. La tribu dispose deux fois par an de l'usage de l'eau: durant trois jours après l'Aïd-el-kébir et un mois après les semailles d'octobre pendant le moussem de leur marabout protecteur. Mais la palmeraie ne constitue plus de nos jours la source unique de la richesse. Les séguias et les foggaras sont moins bien entretenues, la coutume n'est plus aussi rigoureusement respectée. Le système ancien avait aussi pour but de réguler le cours du bouillant cours d'eau. Il résulte de ce désordre une salinisation liée à la dégradation chimique des sols. L'évolution individualiste des modes de vie se manifeste par la multiplication des motopompes installées par de petits entrepreneurs qui vendent sinon l'eau du moins les frais qu'occasionnent de telles installations.
Pour plus d’information sur la gestion de l’eau des oasis (khettaras, etc), vous pouvez consulter les rubriques suivantes : - « La gestion des eaux dans les oasis du sud marocain : cas de l'oasis Ferkla » en cliquant ici. - « Les systèmes agricoles dans le Todgha-Ferkla et la crise des oasis » en cliquant ici.
Une végétation étagée: jardinage et arboriculture La palmeraie qui semble de haut un espace dense, s'éclaircit à mesure qu'on la pénètre. Le palmier-dattier (phoenix dactylifera) est le symbole de l'occupation humaine et de la maîtrise de l'espace et fut longtemps la source principale de revenu. Le faîtage de ce végétal arborescent protège de l'ardeur du soleil et de la dessiccation les sols destinés aux cultures. Le palmier produit des fruits recherchés et son xyle donne un bois de médiocre qualité toutefois. Les femelles font des fruits, les mâles ne produisent rien d'autre que des grappes de fleurs. Avant l'éclosion des fleurs femelles, il faut prendre un petit rameau de fleurs mâles et le fixer sur les fleurs femelles, autrement l'arbre ne produit que des vilaines dattes avec un très gros noyau. Planter un rejet dans une fosse profonde, l'orienter face au soleil levant, lui assurer des centaines de litres d'eau par jour, attendre des années l'âge de la fécondité des femelles, bénéficier des températures nécessaires à la bonne maturation des dattes (supérieures à 7° en janvier et à 18° en juillet), tailler et récolter les fruits, protéger la plante contre les parasites ; tout cela demande un travail continu. Un deuxième niveau de la palmeraie est favorable aux arbres fruitiers. Sous les palmiers, des grenadiers, des abricotiers, des figuiers et des vignes s'épanouissent. Mais, de plus en plus, l'olivier supplante les autres arbres car il offre une production plus rentable. Or, l'olivier exclut le palmier. En effet en présence des oliviers, les palmiers dépérissent. Le sol est occupé par les champs de céréales (blé, orge, maïs, etc), de légumes (tomates, carottes) et surtout de luzerne pour les animaux qui restent enfermés dans les cours des kasbahs. Les gens de la rivière : pratiques agraires et pratiques sociales Les tribus tournées vers l'eau s'appellent " les gens de la rivière " par opposition aux nomades. Chaque tribu a son Ksar de terre compactée construit au dessus du lit supérieur de l'oued en évitant d'utiliser la terre arable. Chaque Ksar possède son four, son bain, sa salle de prière et le marabout de l'ancêtre éponyme. Les règles de vie sociale et d'usage de la terre et de l'eau sont codifiées par la coutume. Ces lois coutumières, orales à l'origine, sont inscrites sur planchettes. Les questions relatives à ces lois (création, sanction, évolution) sont discutées en assemblée. Longtemps un conseil des tribus tentait de concilier les intérêts des groupes tribaux. En cas de conflits extrêmes, la guerre pouvait représenter une solution. Les tribus concernées qui souvent se faisaient face dans la vallée s'alliaient aux hommes des montagnes plus belliqueux. Les Aït Haddidou des montagnes en amont de l'oued et les Aït Atta du Djebel Sarhro entraient alors dans le jeu. Chacune des deux puissantes tribus nomades tirait de cet appui des revenus et tissait des liens avec les gens de la rivière. Par ailleurs, pour éviter les trahisons, des interdits matrimoniaux existaient entre certaines tribus de la rivière. Les nomades, qui ont résisté jusque dans les années trente à la pénétration militaire française, se sont sédentarisés et paupérisés. Dans les kars de cette province, il existait des artisans et aussi des orfèvres juifs. Ils transformaient la poudre d'or venue du Ghana en bijoux, fils ou lingots. On leur prêtait de ce fait des pouvoirs magiques importants et c'est dans le Mellah (le quartier juif des villes marocaines) qu'avaient lieu des pratiques religieuses hétérodoxes. Le Mellah est occupé aujourd'hui par les Aït El Haj-Ali, une tribu récemment constituée autour du marabout de son fondateur. CT Adaptation du texte de Jean-Luc PIERRE, sur www.Tinghir.ma, 12.08.2009
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