Le safran marocain entre tradition et marché

Étude de la filière du safran au Maroc

dans la région de Taliouine

(province de Taroudannt)

 

 

INTRODUCTION

Le Maroc est, par tradition, l’un des pays du pourtour méditerranéen les plus engagés dans le processus de valorisation des ressources naturelles. Elevage extensif (ovins, caprins, bovins et équidés, principalement), cueillette et utilisation diverse des espèces spontanées (alimentaire, médicinale, artisanale), agriculture (céréaliculture, fruiticulture, maraîchage, divers) et pêche (maritime, essentiellement) y sont pratiqués à la fois pour couvrir les besoins de subsistance d’une population relativement nombreuse (plus de 33 millions d’habitants en 2007) et jeune (1/3 de la population âgé de moins de 14 ans) et pour fournir les réseaux de commercialisation à l’export (Union Européenne, Pays Arabes, Etats Unis, Canada, Asie du Sud-est).

En marge des produits agricoles majeurs (agrumes, légumes et fruits, olives et huile d’olive, céréales) figure un ensemble varié de produits de terroir (fruits secs, dattes, plantes aromatiques et médicinales, huiles essentielles, miel, épices, condiments, champignons, huiles végétales) dont les excédents sont acheminés vers les centres urbains du pays et parfois exportés.

Au nombre des produits de terroir du Sud du Maroc (Région Souss Massa Drâa) figurent l’huile d’argan, l’amande et le safran.

Il s’agit de productions très identitaires, étroitement liées aux traditions des populations berbères et partie intégrante de leur culture. Par ailleurs, les conditions géo-climatiques très spécifiques de la plaine du Souss, située entre le littoral atlantique et l’arc montagneux du Haut-Atlas et de l’Anti-Atlas, y favorisent le développement d’une végétation spontanée à fort taux d’endémisme, dont l’arganeraie représente l’élément majeur. En effet, l’espèce Argania spinosa (L) Skeels (Sapotaceae), arbre qui constitue l’essentiel de la végétation spontanée du Sud marocain (entre Safi au Nord et Guelmim au Sud et à l’Est de Taroudannt), n’existe pratiquement plus qu’à l’état de stations isolées dans les autres régions du Maroc.

Contexte

La zone de Taliouine, située dans le Siroua, zone montagneuse de l’Atlas marocain à la jointure des massifs du Haut-Atlas et de l’Anti-Atlas, apparaît comme le plus important centre de production de safran du Maroc, tant au plan quantitatif des volumes de stigmates de Crocus sativus L. (Iridaceae) produits et commercialisés qui varient entre 1’000 et 3’000 kg par an, qu’au plan qualitatif de leur utilisation comme épices et colorants, très appréciés au niveau national et international. Il s’agit d’une production traditionnelle, pratiquée au Maroc depuis plusieurs siècles et qui constitue l’une des spécialités du terroir de Taliouine, également réputé pour la qualité de ses productions d’amandes, d’olives et d’huile d’olive.

La culture des bulbes de safran, désigné sous le vocable arabo-berbère de «zaafran» (couleur jaune), s’insère dans un système agro-pastoral de subsistance (cultures maraîchères, élevage ovin et caprin, principalement) que complète l’artisanat des tapis de laine tissés à l’échelle familiale. De fait, la production du safran constitue l’un des principaux supports de l’économie de la zone et la vente des stigmates par les producteurs représente le principal, et parfois le seul, revenu des familles concernées (1’400 familles environ). Par ailleurs, un important réseau informel de «marchands» ou de «courtiers» opère en relais entre les producteurs de stigmates et les acheteurs marocains, négociants (importateurs-exportateurs) et «épiciers» des grandes villes, Casablanca principalement, et, dans une moindre mesure Rabat, Marrakech, Fès, Tanger et autres.

Antécédents

Dans ce contexte particulier d’une zone de montagne relativement isolée, l’équipe de Migrations et Développement (12 permanents au Maroc et en France) intervient depuis plus de 2 décennies en appui aux populations locales et, en synergie avec les représentants des institutions en charge du développent rural, s’attache à compenser leurs principaux handicaps: insuffisance des voies de communication entre les terroirs et entre les villages (douars), retards dans l’exécution des programmes d’électrification, diminution des ressources hydriques (eau potable et irrigation), manque d’infrastructures et d’équipements d’intérêt collectif (ateliers communautaires, écoles, dispensaires de santé) dans certaines zones isolées des massifs (22 Communes Rurales de la Province de Taroudannt demeuraient enclavées en 2004).

Il est important de signaler qu’à ces efforts de développement rural au profit des populations de la région du Souss Massa Drâa et, en particulier, de la zone de Taliouine, sont associés de nombreux migrants, vivant en France pour la plupart, qui participent de façon directe, soit au financement des actions de M&D [Migrations et Développement, NDLR], soit par la réalisation de projets privés d’intérêt local (création de maisons d’hôtes, par exemple).

C’est dans ce contexte particulier que se situe l’action d’appui à la production de safran biologique en faveur des familles de paysans d’un ensemble de villages situés au coeur de la zone traditionnelle de production de Taliouine. Cette opération, lancée en 2004, est basée sur la création d’un groupement de producteurs de safran engagés dans une démarche qualitative en vue de l’obtention d’un label favorisant la valorisation commerciale du produit sur le marché national et international.

ZONE GÉOGRAPHIQUE ET SES RESSOURCES SPÉCIFIQUES

La zone traditionnelle de production du safran (plus de 95 % des superficies cultivées au Maroc) se situe dans la Région Souss Massa Drâa (Sud-Ouest du Maroc) dans les Provinces de Taroudannt et de Ouarzazate.

La zone de culture de Crocus sativus L. se répartit sur 2 zones principales des piémonts Sud-Est et Ouest du Massif du Siroua, massif volcanique situé à la jointure de l’Anti-Atlas et du Haut-Atlas:

- la zone de Taliouine située à l’Ouest du Siroua (à l’extrême Ouest de la Province de Taroudannt) détient la majeure concentration des cultures de Crocus sativus L., soit environ 500 ha. On estime à plus de 3'000 le nombre parcelles de culture, étagées entre 1'200 et 2'400 mètres d’altitude. A l’exception de quelques parcelles en bour (zone non irriguée) sur l’étage montagnard, sensiblement plus humide, il s’agit de cultures irriguées, principalement, dans une zone de faibles précipitations (200 mm / an en moyenne). Le safran est produit par 1'370 familles paysannes (soit 2 parcelles par famille, en moyenne, sur une superficie d’environ 3'600 m2). 7'000 à 8'000 personnes sont donc directement concernées par la production du safran sur ce site. L’extrême complexité du relief de cette zone de montagne semi-aride explique la dispersion des sites cultivés et leur concentration autour des points d’eau (sources, puits et stations de pompage).

- la zone de Tazenakht (Province de Ouarzazate) située au Sud-Est du massif du Siroua offre un contexte géo-climatique et socioéconomique similaire (terroir de montagne semi-aride, relief très tourmenté, zones irriguées et habitées très concentrées, élevage ovin-caprin extensif et agriculture de subsistance) où la production de safran représente, avec l’artisanat du tissage des tapis de laine selon la tradition berbère, la possibilité d’un revenu complémentaire nécessaire à l’économie paysanne. Les besoins en eau de la culture de Crocus sativus étant répartis hors de la période estivale, sur la période du 15 septembre au 15 avril, cette «culture de rente» pratiquée à l’échelle familiale concurrence peu les cultures vivrières pratiquées sur les mêmes sites et sols.

La culture de Crocus sativus s’intègre dans un système agro-pastoral traditionnel de montagne basé sur l’élevage ovin et caprin pratiqué de façon extensive et la polyculture de subsistance qui inclut:

- Les céréales: orge (aliment du bétail), blé dur (semoule) et blé tendre (pain) cultivés en bour (sols non irrigués) et maïs sur parcelles irriguées.

- Les cultures fourragères en zones irriguées (luzerne, principalement).

- Les légumes en zones irriguées: tomate, aubergine, poivron, oignon, fève, haricot, pois, navet, carotte, salade, courge, concombre.

- L’olivier (olives et huile d’olive) en zones irriguées.

- L’amandier (amandes) le plus souvent cultivé en bour (zone céréalière).

Traditionnellement, l’habitat se concentre autour des sources et au bord des oueds, en villages et hameaux (douars) entourés d’un anneau plus ou moins important de cultures irriguées, incluant les plantations de safran.

La création de nouveaux périmètres irrigués par pompage de nappes phréatiques et de veines aquifères de faible et moyenne profondeur (entre 10 et 40 m) a permis l’extension de ces mêmes cultures, pratiquées sur le mode traditionnel, en zones de plateaux, principalement (plateau d’Am’Kera, terroir de Taliouine). L’aménagement des versants (murets, terrasses) témoigne d’un intense effort collectif consenti sur de nombreuses générations de paysans au profit de la conservation des sols (épierrage, lutte anti-érosion, contention des ravins) et de la gestion de l’eau (création et entretien des réseaux de séguias, creusement des puits).

Les principales contraintes qui s’imposent aux populations paysannes des terroirs de Taliouine et de Tazenakht sont les suivantes:

- La rareté de l’eau, liée à la baisse inquiétante du niveau des précipitations (souvent inférieur à 200 mm / an) au cours des dernières décennies. Ce problème de sécheresse est persistant et il entraîne une forte réduction des quantités d’eau disponibles sur les réseaux superficiels (oueds, sources) et dans les réservoirs naturels souterrains (nappes phréatiques, veines aquifères).

- La forte concentration des sols agricoles limités aux périmètres irrigués à proximité des douars et aux zones de céréaliculture en bour dans une région semi-aride à très faible couvert végétal spontané car située hors de l’aire naturelle de l’arganeraie.

- L’absence de mécanisation qui oblige à réaliser de façon manuelle tous les travaux agricoles, depuis la préparation du sol jusqu’à la récolte, et la plupart des travaux d’aménagement (murets, canaux d’irrigation, puits, pistes).

- La forte émigration subie par ces terroirs depuis plusieurs décennies, caractérisée par le départ d’une importante fraction d’hommes jeunes vers les bassins d’emploi des pays européens (Espagne, Portugal, France, principalement). Cette situation endémique induit un fort déficit de main-d’oeuvre qualifiée que la forte participation de la population féminine aux tâches agricoles ne parvient pas à compenser.

- La dispersion de la population au sein du massif en fonction des ressources d’eau potable et d’irrigation complique l’entretien des voies de 17 communication (routes, pistes, sentiers) sur de très longues distances et le raccordement des douars au réseau national d’électrification.

Ces contraintes sont importantes, certes, mais elles n’ont pas directement menacé la dynamique de la filière du safran et, même, elles peuvent constituer un ensemble d’atouts en sa faveur. En effet, s’agissant d’un produit très spécifique à fort potentiel de valorisation commerciale, dont la niche commerciale est étroite et difficile à atteindre, la zone piémont du Siroua apparaît comme nettement favorisée par les aspects suivants:

- Les ressources en eau de la zone, malgré leur inquiétante diminution liée à l’aggravement de la sécheresse sur l’ensemble du Sud-Ouest marocain, sont assurées par l’importante masse géologique du massif du Siroua dont les sommets, à plus de 3'000 m d’altitude, bénéficient d’un régime de précipitations (300 mm/an) nettement supérieur à celui de la zone de piémont et à celui de la vaste plaine du Souss. De fait, il s’agit principalement d’une eau exfiltrée de sols volcaniques (eau de source ou de puits semi-profonds) d’excellente qualité au plan de sa composition minérale et généralement très pure.

- La forte dispersion des sols agricoles concentrés autour des points d’eau, associée aux caractéristiques climatiques de la zone du Siroua (hiver rude, sécheresse estivale prolongée, faible pluviosité) et aux saines pratiques agricoles traditionnelles s’avère favorable à la protection des végétaux cultivés (espèces, variétés, cultivars) en général, et du safran en particulier (peu de problèmes phytosanitaires constatés sur les cultures de Crocus sativus).

- Le système agricole traditionnel de la zone, basé sur la complémentarité des cultures irriguées et en bour, l’alternance des cultures fourragères (luzerne) et de légumes, sur parcelles entourées d’arbres (oliviers et amandiers) et de défens naturels (murets de pierres sèches et barrières de branchages) et le seul apport d’intrants organiques (fumier d’ovins / caprins), est très proche du système de l’agriculture biologique selon les critères définis par l’Union Européenne, ce qui facilite l’engagement du processus de conversion, de contrôle et de certification lié à la production locale du safran, comme partie intégrante de ce système pérenne.

- Les familles paysannes, groupées au sein des douars relativement isolés et éloignés des centres de Taliouine et Tazenakht, maintiennent une forte tradition communautaire, favorable au partage des tâches, l’entraide selon les activités saisonnières et à l’échange des biens de consommation. Le bon fonctionnement des Associations Villageoises, attesté par la forte participation des personnes (hommes, femmes, enfants) aux projets d’intérêt collectif (aménagement des points d’eau, gestion des ressources d’eau potable et d’eau d’irrigation, notamment) et aux réunions d’information correspondantes, constitue un acquis important qui favorise l’organisation des producteurs de safran en groupements et en réseau (coopératives, union, fédération).

- La participation des émigrés comme supports de l’économie locale est importante. Elle représente plus qu’un apport de devises dans cette région isolée. Elle intervient de façon créative et durable, en appui aux projets locaux de développement rural (entretien des routes, création de pistes, extension des périmètres irrigués, mise en place de réseaux d’électrification autonome, construction, équipement et animation d’écoles et de dispensaires). Dans le cas de la filière safran, la diaspora marocaine se doit d’avoir une influence positive au plan de la valorisation de ce produit spécifique intimement lié à une origine géographique (le Siroua) et à la culture berbère. Elle est effectivement représentée dans l’engagement de M&D sur les sites de production. Sa plus large participation au plan de la commercialisation du safran sur le marché international est attendue (intervention dans la distribution commerciale du produit, consommation par les familles marocaines établies à l’étranger).

En résumé

Les principaux sites de production du safran marocain correspondent à 2 terroirs très localisés du massif Siroua, le terroir de Taliouine et le terroir de Tazenakht, caractérisés par un fort isolement géographique et par la forte dispersion des bassins de culture, concentrés autour des points d’eau. L’une des particularités évidentes des zones de Taliouine et de Tazenakht est qu’il s’agit de terroirs de moyenne montagne à forte identité culturelle (familles berbères groupées en villages ou douars) et assez éloignés des centres urbains d’Agadir (300 km) et de Taroudannt (150 km) pour apparaître comme relativement préservés au plan environnemental (peu de trafic routier, pas d’industrie polluante, pas d’utilisation agricole de produits de synthèse). Cette particularité, associée à l’impressionnante beauté contrastée des paysages de vallées (étroites, fertiles et verdoyantes), plateaux et massifs (vastes, arides et minéraux), placés entre les chaînes de l’Anti-Atlas au Sud et du Haut-Atlas au Nord, justifie le développement de l’écotourisme, encore limité à quelques itinéraires en cours d’équipement. Dans ce contexte, la production traditionnelle de safran du Siroua dispose de nombreux atouts favorisant sa valorisation commerciale au bénéfice de l’économie paysanne et de son insertion au sein des réseaux de l’agriculture biologique, du commerce équitable et du tourisme solidaire.

La mise en place d’une Appellation d’Origine Protégée favoriserait, en particulier, les producteurs indépendants et/ou les groupements de producteurs qui ne sont pas engagés dans le processus de contrôle et de certification biologique.

Délimitation des zones de production

A/ AIRE PRINCIPALE (> 95% des surfaces cultivées en Crocus sativus L.):

Les limites des zones traditionnelles de production du safran correspondent aux limites géographiques et administratives des 2 principaux terroirs traditionnels de production:

- A : Terroir de Taliouine (Province de Taroudannt)

- B : Terroir de Tazenakht (Province de Ouarzazate)

B/ AIRES SECONDAIRES (< 5% des surfaces cultivées en Crocus sativus L.):

Il s’agit principalement de nouvelles zones de production liées à des initiatives privées (projet d’entreprise) ou publiques (projet d’appui au développement rural). Au nombre des aires secondaires de production du safran marocain figurent 5 zones réparties sur différentes régions:

1. Zone de la vallée de l’Ourika à 35 km au Sud-Ouest de Marrakech, près d’Oukaimeden (« Safran de l’Ourika »: 5 kg de production soit 2 ha de culture; marotte d’un éminent chirurgien marocain passionné de son terroir d’origine et de safran, il a associé les 2 sur ce projet privé à forte retombée locale favorisant l’apport de revenus saisonniers au bénéfice de plusieurs familles de cette région isolée du versant Nord-Ouest du Haut-Atlas/ vente directe on-line de stigmates de safran en vrac et au détail).

2. Zone de Chichaoua: Près de Chichaoua vers l’Atlas, Douar Sidi Moktar: Une entreprise spécialisée dans la production du cumin tente de diversifier sa production et cultive du safran. Développement récent, quelques ha / Kg de safran / An)

3. Zone de Debdou: Région de l’Oriental, près d’Oujda. Développement récent de type expérimental dans le cadre d’un projet de développement rural. Quelques ha / Kg de safran / An.

4. Zone de Chefchaouen, Région du Rif:  développement expérimental ayant été entrepris à partir de cormes (bulbes) de safran de Taliouine. Il s’agit d’un développement récent (superficie cultivée et production de safran limitées).

5. Autres zones: Zagora, Skoura, Foum Sguid, Tourjdal, Ighrem.

Problèmes associés

Au plan pratique, vu le très faible encombrement représenté par la marchandise (quantitativement, toute la production annuelle de safran du Siroua tiendrait dans un seul véhicule de transport), le safran du Siroua n’a pas à souffrir de l’isolement géographique qui est, au contraire, un élément plutôt favorable (préservation d’une tradition, protection d’un savoir-faire, conservation des spécificités d’un produit).

Au plan économique, cependant, l’isolement géographique des terroirs de production du safran s’avère problématique dans la mesure où il favorise la conservation d’une pratique de marché archaïque, très localisée, centrée sur un lieu principal d’échanges (le souk de Taliouine) entre producteurs et courtiers, engagés dans une relation de dépendance nettement défavorable au producteur (obligation par les agriculteurs d’accepter de vendre leur production de safran au prix fixé par les courtiers s’il n’existe pas d’alternative de marché). De même, la multiplication des intermédiaires commerciaux résultant de cette pratique peut nuire aux intérêts des producteurs, dans la mesure où elle introduit le risque de pratiques abusives telles que la vente sous la désignation de «safran de Taliouine» d’un safran d’une autre origine ou d’un mélange de safran de diverses origines (usurpation du nom).

D’une façon générale, les limites administratives, précises et strictes, servent rarement les intérêts d’une filière de production agricole, par nature dynamique et évolutive. Dans le cas de la filière marocaine du safran une limite provinciale sépare les 2 principaux sites de production. Le terroir de Taliouine qui se situe dans la Province de Taroudannt dépend des autorités de Taroudannt et d’Agadir, alors que le terroir de Tazenakht situé dans la Province de Ouarzazate dépend des autorités de Ouarzazate.

Ressources locales

Ressources matérielles: Au nombre des ressources originales du Siroua, zone traditionnelle de production du safran, figurent:

• Les paysages volcaniques à forte diversité minérale (granite, basalte, quartz, trachyte) du Djebel Siroua qui culmine à 3’304 m. Une forte activité d’accueil s’est développée sur les sites étapes d’un ensemble d’itinéraires balisés par les professionnels et les amateurs de tourisme de randonnée, au départ de Marrakech et d’Agadir.

• L’amanderaie largement répartie sur les nombreuses vallées du massif, productrice d’amandes réputées pour leur finesse et très utilisées dans la cuisine marocaine (plats cuisinés, desserts). • L’oliveraie, limitée aux bassins irrigués de basse et moyenne altitude (entre 900m et 1’600 m), productrice d’olives et d’huile d’olive obtenue dans des pressoirs traditionnels à meules de pierre et presses de bois.

• La safraneraie, limitée aux bassins irrigués de moyenne altitude (entre 1’300 et 2’000 m), productrice de stigmates de safran séchés après récolte des fleurs et émondage (activités manuelles uniquement).

• L’arganeraie limitée aux versants ouest du massif (zone d’Aoulouz et Agni Fed) en basse et moyenne altitude, vaste forêt spontanée productrice, par transformation des amandons du fruit d’Argania spinosa en huile d’argan à usage alimentaire (après torréfaction) et cosmétique (naturelle).

• La production artisanale des tapis de laine de tradition berbère de la confédération des Aït Ouaouzguite (couleurs provenant de teintures végétales et motifs signifiants) de 3 types : tapis de réception de grande longueur, hanbel «glaoua» et zanafi (fontes de transport des grains).

Parmi ces ressources du Siroua et ces produits prestigieux qui en sont issus, le safran se positionne comme l’un des supports saisonniers d’une activité touristique en voie de développement dans l’arrière-pays (tourisme, écotourisme et tourisme solidaire, au départ d’Agadir et de Marrakech) sur le calendrier d’animations suivant:

• Hiver / Récolte des olives et fabrication de l’huile d’olive (visite des oliveraies et des moulins à huile traditionnels),

• Printemps / floraison précoce et massive des amandiers (séjour dans les douars situés aux sources du printemps de l’hémisphère nord),

• Eté / récolte des fruits de l’arganier (visite des Coopératives féminines de production de l’huile d’argan),

• Automne / floraison de Crocus sativus L. sur la période du 15 Octobre au 15 Novembre (visite des sites de récolte, participation à l’émondage des stigmates, visite des coopératives et achat de sachets de safran, participation au Festival du safran, dégustation des plats de la cuisine traditionnelle à base d’huile d’olive, d’huile d’argan, d’amandes et de safran).

Ressources immatérielles (histoire, culture, traditions)

Le simple mot de safran dérivé de l’arabe «zaafrane» lié à la couleur «jaune», est riche en fables et en légendes, plus ou moins inspirées de faits historiques. Quoi qu’il en soit, l’épopée du safran est étroitement liée à l’histoire des peuples de la Méditerranée depuis plus de 3’000 ans.

Le point de départ ? Peut-être une île de la Mer Egée (Archipel des Cyclades) aux dire des experts. Car le plus troublant de l’histoire réside dans le fait que les recherches sur la génétique de Crocus sativus attestent qu’il s’agit d’un seul et unique génotype diversement cultivé en Grèce, en Iran, en Inde, au Maroc, en Espagne, en Italie, en France et ailleurs.

Son arrivée au Maroc? Peut-être, selon la tradition locale, serait-elle liée à la migration de la tribu Souktana, venue d’Arabie au IXème siècle, longeant la côte atlantique, participant à la colonisation des territoires berbères, puis à l’occupation de l’Andalousie où ils auraient introduit la culture du safran (voyage des bulbes ou cormes dans leurs bagages de conquérants ou de colons). Quand, six siècles plus tard les événements historiques les ont finalement chassés du Sud de la péninsule Ibérique, les descendants de la fameuse tribu ont refait à l’envers une partie du chemin, s’arrêtant dans le Souss et s’établissant sur les versants du Siroua.

Enjeux sur les ressources

Ces terroirs du Siroua cumulent de nombreux atouts (grands espaces, air pur de la montagne, paysages à forte empreinte culturelle et historique, artisanat des tapis de tradition berbère à teintures végétales, couleurs et motifs signifiants, agriculture organique, cultures spécialisées, populations actives à forte capacité de savoir-faire, de savoir-produire et de savoir-négocier) à valoriser dans une démarche qualitative et identitaire. Dans ce domaine, la pratique de l’Agriculture Biologique représente un bon choix de départ car elle intervient de façon positive au sein du système agricole traditionnel et parce qu’elle fonctionne sur la base de recommandations claires et de références précises consignées dans un Cahier des Charges AB existant.

Objectif : rester du côté des bonnes pratiques agricoles, artisanales et culturelles en lien avec l’écotourisme et le tourisme solidaire. Il s’agit de conserver les acquis des générations passées, d’assurer des gains nouveaux et d’éviter les pertes irréversibles.

Le marché international du safran

La production marocaine de safran (estimée à 2,5 tonnes / an) représente environ 1% de la production mondiale (250 t), largement dominée par la production de l’Iran (estimée à 200 tonnes /an, en moyenne, soit plus de 80% de la production mondiale. L’Inde (Cachemire) et la Grèce figurent parmi les principaux producteurs mondiaux de safran, très loin derrière l’Iran. Le total de la production de ces 2 pays représente environ 6% de la production mondiale. Au nombre des autres pays producteurs, on peut citer l’Espagne, l’Italie, la Turquie, l’Egypte, l’Azerbaïdjan, le Pakistan et la Chine. La production française de safran, autrefois relativement importante, est actuellement limitée à quelques dizaines de kilogrammes (Quercy, Gâtinais).

 

     

  

  

   

   

 

  

  

 

Définitions des différentes formes du safran

Spécifications du safran

 

CT

 

Source des informations et illustrations: extraits et adaptation du texte "Le safran marocain entre tradition et marché Étude de la filière du safran au Maroc, en particulier dans la région de Taliouine, province de Taroudannt", étude de cas commandée par la FAO Food and Agriculture Organization of United Nations), à Migrations & Développement réalisée avec l’expertise de Gil Garcin et de Sandra Carral d’Aroma Concept International (ACI), Novembre 2007.