La gestion des eaux

dans les oasis du sud marocain:

cas de l'oasis Ferkla

 

Ce texte est extrait du projet de fin d’études en Maîtrise es Sciences et Techniques, Option : Protection de l’Environnement de la Faculté des Sciences et Techniques d’Errachidia préparé par Hamid Skouran, 2005/2006, publication par Tiwizi avec l’aimable autorisation de l’auteur.

 

Introduction générale

Depuis cinquante ans, le Sahara, connu pour être le domaine de l’aridité, est actuellement en forte mutation. Les oasis, créées il y a plusieurs siècles, voire plusieurs millénaires, en sont les pièces maîtresses. Derrières elles, se cachent en fait de grandes diversités de situations liées à la disponibilité des ressources en eau et à leur mode d’accès ainsi qu’aux stratégies développées pour leur mise en valeur. A cela s’ajoute une hétérogénéité de potentialités agro-écologiques et de conditions sociales et économiques.

Malgré cette diversité, les oasis sahariennes doivent faire face aux mêmes défis et s’adapter aux mêmes évolutions depuis les indépendances. Aux contraintes naturelles d’une eau profonde à caractère fossile très peu renouvelable, héritée des derniers épisodes pluvieux du quaternaire s’ajoutent les contraintes d’organisations humaines par une intégration irréversible à l’économie de marché imposée par de puissantes forces liées à la mondialisation et à la globalisation qui font disparaître progressivement l’économie locale d’autosubsistance des oasis.

Par une approche pluridisciplinaire, notre présent travail a pour objet de cerner méthodiquement l’un des plus dangereux défis que l’oasis de Ferkla affronte au cours de ces dernières décennies en matière de gestion de la plus importante ressource naturelle qui soit « L’Eau ». Pour ce, un traitement de données géologiques, climatiques, hydrauliques sera d’un atout important pour une telle approche. Il s’agit en grande portion de relever les différents moyens et modes utilisés pour exploiter les ressources en eau, superficielles ou souterraines, l’étude de la variété des méthodes et leur évolution au cours du temps ainsi que la richesse des populations autochtones et leur ingéniosité via les savoirs hydrauliques et les efforts employés pour s’adapter aux rigueurs climatiques sahariennes. Cette étude introduira également l’impact de ce qui est organisationnel, juridique (Azerf, Ttaqbilt….) dans cette gestion. Dans chaque mode, plutôt dans chaque technique, on citera les divers matériels mis en jeu et leurs modes de fonctionnement, en indiquant l’importance sociale, culturelle et économique que chaque mode de gestion renferme. Pour conclure, enfin, l’équilibre fragile qui s’instaurait entre les ressources et l’exploitation (surfaces irriguées limitées avec les faibles prélèvements) parallèlement avec ces techniques. Ensuite, la création des barrages a introduit des modifications dans la maîtrise des eaux de la surface, mais ils n’en ont pas moins posé de nouveaux problèmes et de nouvelles contraintes à l’agriculture oasienne dans son ensemble.

La raréfaction de la pluviométrie, l’augmentation rapide des besoins et de la consommation d’eau (les méthodes d’irrigation demeurent fortement consommatrices d’eau) parallèlement avec l’épuisement progressif des nappes exploitées engendrent des dégâts considérables (pénurie d’eau, salinisation des sols et intoxication de l’eau potable, etc) ; il est donc incontournable d’adopter des moyens plus efficaces et économiques en créant des modes d’irrigation avancés tels que l’irrigation d’appoint pour laquelle notre projet réservera un volet important. Enfin, un bilan sur la gestion des eaux dans le Ferkla sera dressé et compte tenu du constat établi, des perspectives seront proposées ainsi que les recommandations qui en découlent.

Situation géographique, administrative et socio-économique de la zone d’étude (Tinejdad)

La zone d’étude se situe au Sud-est marocain (Tinejdad, province d’Errachidia) à une altitude qui varie de 950m à 1’100m; elle est limitée au sud et à l’est par l’Anti-Atlas, à l’ouest par le grand Atlas et ouverte au nord et au nord-est par la plaine de Ghris Tafilalt.

Figure 1 : Localisation de la zone d’étude sur la carte (flèche rouge).

Les montagnes occupent une superficie de 18’450 ha, les collines 5’145 ha et les plateaux 73’800 ha. Elles appartiennent au domaine de la réserve de biosphère des oasis du sud marocain (RBOSM).

Administrativement, la zone d’étude dépend du Cercle de Goulmima, Province d’Errachidia, Willaya de Meknes [la willaya est une division administrative qui existe dans plusieurs pays africains et asiatiques et qui correspond à peu près à ce que d'autres pays appelleraient département, NDLR].

Selon le système d’organisation caïdale [le caïd est, en Afrique du Nord, un notable qui cumulait autrefois des fonctions administratives, judiciaires, financières et parfois de chef de tribu, aujourd'hui commis d'état auprès de l'autorité, NDLR], elle est répartie en 9 méchyakha: Gardmit, Tighrmatin, Imrabten, Ait Ben oumar, Ait Aâsem, Ait Hammou, Elkhorbat, Irhaln et en définitive la municipalité.

En organisation communale, la répartition est comme suit:

- Commune de Ferkla al oulia: Ait Aâsem, SSat, Elkhorbat, Azag Nwouchn, Asrir, Nimero, Tamerdoult, Amellal, Taghoucht et environs.

- Municipalité de Tinejdad: Gardmit, Ait Maâmar, Tighdwin et Tinejdad centre.

- Commune de Ferkla souffla: Izilf, Talalt, Tighfert, Tizgwarin, Ait Moulay lmamoun, Ait ben oumar, Tayrza, Lqsiba, Qtâa lwad, Tadart N Oumira.

DSCF0020 DSCF0025

Oued Ghris en  début de crue (fin mai 2006)

DVC00307 DVC00305

Oued Toudgha en fin de crue (fin mai 2006)

Le réseau hydrographique se constitue de trois grands oueds qui vont du sud vers le nord : SSAT, FERKLA et TANGARFA. JBEL SAGHRO dans l’Anti-Atlas constitue le point de départ d’oued SSAT, alors que les deux autres viennent du Haut-Atlas.

Dans le passé, la zone de Ferkla, constituant un point de passage des caravanes commerciales qui venaient de l’Est (Tafilalt) et se dirigeait vers l’ouest (Sous-Draâ), était la partie ouest la plus riche du grand Tafilalt par ses terrains fertiles d’agriculture et par son élevage extensif. Cette donnée attira à la région l’attention de diverses populations au cours des siècles, ce qui constitua un champ très riche et diversifié en potentialités humaines. La composition actuelle de la population est:

Ø les AIT MORGHAD: résidants des ksours (Igherman) Elkhorbat, SSat, Ihandar, Ait Aâsem, Azag Nwouchn, Amellal, Izilf, Tadart n oumira, Toughach, Taghya: c'est l’une des grandes tribus de la région qui a pour origine le Haut-Atlas. Ils pratiquent l’élevage extensif et l’agriculture.

Ø Les IMAZIGHN: se considèrent comme autochtones et résidants des ksours  Talalt, Nimero, Tighdwin, Asrir et SSat. Réputés pour être des commerçants et également des agriculteurs.

Ø Les IQBLIYN: l’un des plus importants groupements humains de la région, résidants des ksours Elkhorbat, Asrir, Ait Aâsem, SSat, Tamerdoult, Tighfert. Agriculteurs en général, ils viennent de l’est (Qbala).

ØLes Chourfas idrisid de Tayrza: résidant au ksar de Tayrza et pratiquant l’agriculture.

Ø Les Arabes qui viennent de l’est, résidant à Ait Maâmar, pratiquant l’agriculture en général.

Ø Les IMRABTEN ou les Ait Sidi Lhouari sont des Chourfas idrisid qui viennent du Haut-Atlas (Chourfas des Ait Aâtab): résidants des ksours Ait Bba Maâti, Tizgwaghin, Qtaâ lwad, Zawiya et Ait Ben Oumar. En-dehors des activités liées à la Zawiya de nature religieuse [établissement islamique où l'on dispense un enseignement religieux et qui est situé à proximité du tombeau du fondateur d'une mosquée, NDLR] et en rapport avec les autres tribus dont ils tirent des revenus sous forme d’aumônes, ils pratiquent l’agriculture.

Ø Les Chourfas alaouites résidant au ksar des Ait Moulay Lmamoun, originaires de Tafilalt (Er-rissani), pratiquent l’agriculture.

Ø Les Ignawn ou Ismkhan, groupement social pris en charge en particulier par les Ait Morghad et Imazighen dans le cadre du troc des efforts par le 1/5ème des revenus (Takhwmmast), résidant à Ihandar, SSat.

Ø Les Ait Baâli Ouhmad: population minoritaire dans la région, commerçante par excellence, connue selon la mémoire collective pour ses origines métisses entre berbères et juifs; ils résident au ksar d’Asrir.

A cause de fortes mutations que subit la région, la centralisation de l’état nation et l’impact progressif des puissantes forces liées à la mondialisation sur les structures socio-économiques, l’exode rural devient monnaie courante et le secteur d’activité principale (agriculture) des populations citées ci-dessus s’est vu réduit sept fois (70% pendant les années 80 à 10% selon le recensement de 2004), constat de plus en plus accentué par la sécheresse et la désertification. Ainsi la population subit une hémorragie sans précédent.

Si en 1960, et ce d’une manière générale, l’estimation des nomades au Maroc saharien a été évaluée à un éleveur nomade pour 14 paysans oasiens (D.Noin 1972, in Errahioui 1986), les éleveurs actuels sont sédentarisés et rares sont ceux qui pratiquent encore la transhumance dans l’oasis de Ferkla. Ceci est dû en principe au fait que la distribution de la population ainsi que l’activité professionnelle qui caractérise ses individus dépend de l’existence d’eau. Par la suite et comme l’illustrera les statistiques présentées ci-dessous, au fur et à mesure que l’eau devient rare dans une agglomération l’activité principale qu’est l’agriculture devient une série diversifiée de professions. A titre d’exemple et afin de cerner la problématique, on se contentera des résultats du recensement de 1994 pour la commune de Ferkla souffla, la similarité est presque quasiment uniforme dans l’ensemble de l’oasis de Ferkla.

Si le taux brut d’activité est de 23,25, cet indicateur calculé en rapportant l’effectif de la population active, composée des actifs occupés et des chômeurs, à l’effectif total de la population de la commune, le taux d’activité des hommes est de 43,30% et de 4,44% chez les femmes, ce pourcentage permettra donc d’établir le tableau suivant:

Activités de la population de Ferkla souffla (recensement 1994)

Douars

Pop.

totale

Pop active

Agric

 (1)  

Imig

ext.

(2)

Imig

Int

(3)

Travail

En

ville

Com

mer

çants

Sala

riés

Autr

es

Ait ben

oumar

935

217

108

05

11

35

03

20

00

Laqsiba

1265

294

81

30

08

120

07

08

15

Zawiya

700

163

71

16

21

18

06

07

04

Ait maâmer

970

225

80

35

08

55

07

07

00

Qtaâ lwad

2500

581

189

50

15

240

07

20

00

Tizgwaghin

2800

651

193

58

40

280

20

10

00

Ait bamaâti

401

93

20

06

07

40

03

12

00

Ait Moulay

Lmamoun

606

141

20

12

35

20

30

14

00

Tighfert

2600

605

100

50

66

300

24

40

00

Talalt

500

116

10

10

55

20

01

10

00

Tayerza

400

93

05

06

27

25

10

10

00

Izilf

1400

325

90

35

23

100

04

29

14

Tadart n

Oumira

540

125

67

05

05

40

00

01

03

Total

15617

3631

1034

318

321

1293

132

188

36

Pourcentage

       %

 

 

28.47

08.76

08.84

35.61

03.63

05.18

0.99

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(1) Nombre d’agriculteurs.

(2) Nombre d’immigrés qui n’ont pas emmenés leurs enfants avec eux.

(3) Nombre de personnes qui ont quitté définitivement la zone avec leurs enfants.

Il est clair donc que parmi les 15’617 personn,es seules 3’631 sont actives, soit une personne sur cinq. On remarque aussi que si, d’une part, l’immigration a un fort pourcentage (18%), les salariés et les commerçants (respectivement 4% et 5%), l’agriculture et le travail en ville constituent la source capitale des revenus de la majorité des familles avec des proportions respectives de 28 % et 35%. La dépendance de la zone d’étude à la mobilisation ainsi qu’à l’utilisation des ressources naturelles (agriculture) et la force majeure qui lui est liée (l’eau) sont incontestables.

La flore de Tinjdade

L’occupation du sol par la végétation dépend des conditions écologiques stationnelles et des potentialités biologiques des espèces susceptibles de coloniser les différentes niches du milieu saharien. Elle peut être naturelle, assistée ou artificielle. Dans ce volet, on se contentera de dresser un tableau où figurent les espèces qui ont poussé de manière naturelle;  le cas de la végétation assistée sera l’objet d’un paragraphe ultérieur dans la deuxième partie où sera détaillé uniquement le rapport existant entre le moyen d’irrigation et la végétation irriguée.

La végétation sauvage de la région

 

Noms berbères

Noms scientifiques

Domaine d’utilisation

Caractéristiques

Elevage

Médecine

Bois de chauffage

Abeille

Assir

Rosaminus offian

 

*

 

*

Rare

Armas

Atriplex halimus

*

*

*

 

Rare

Aoual-taoualt

Juneperus thurifera

*

 

*

 

Rare

Takwut

Tamarix sp

 

 

*

 

Rare

Aferssig

Tamarix

 

 

*

 

Rare

Gejjo

Vitaria adperssa

*

 

*

 

Rare

Agoultm

Grolataria vialater

*

 

 

 

Rare

Agoultm

Grolataria vialater

*

 

 

 

Rare

azouknni

Thymus sp

 

*

 

 

Rare

Assay

Haloxilon scoprium

*

*

 

 

Rare

Tifssit-chih

Artemesia hrbaalba

*

*

 

*

Rare

Ifrskel

Launer arborecens

*

*

*

 

Abondant

Akssis sderazen

Zilla macroptera

*

 

 

 

abondant

Mgli ghajden

Zilla spinosa

*

 

*

 

abondant

Lghassal

Salsola vermilucata

*

 

 

 

Rare

3errad

Salsola tetragona

*

 

 

 

Rare

Taqqayt

Salsola sp

*

 

 

 

Rare

Lmane

Salsola foetid

*

 

 

 

Rare

laagouaud

Zygphilum sp

*

 

 

 

Rare

Tamart-talhasdiria

Fagonia zylloides

*

 

 

 

Rare

Chouk

Ehrinops boyelli

*

 

 

 

Rare

Tissit

Farsitia aejeptica

*

 

 

 

Rare

Zaazaa

Farsetia sp

*

 

 

 

Rare

Ramram

Atriplex dimorfostajia

*

 

 

 

Rare

Rtam-lmari

Retama sp

*

*

 

 

Rare

Egbouj

Olea laperrini

*

 

 

 

Rare

El glgen-talht

Acacia radiana

*

*

 

 

Rare

Damran

Traganum nudatum

*

 

 

 

Rare

Smar lkalb

Echinose permum

*

 

 

 

Rare

Njam

Cynodon dactilon

*

 

 

 

Rare

Oum ragba

Penissetum

*

*

 

 

Rare

Immim-sbiblkhrouf

Resida arabia

*

 

 

 

Rare

Irgjdi

Reseda villosa

*

 

 

 

Rare

Echkkour

Dilotaxis pitardina

*

 

 

 

Rare

Tanaghout

Euphorbia optusifil

*

 

 

 

Rare

Taslekht

Mentha longifalia

*

 

 

 

Rare

Azgguar

Ziziphus lotus

*

 

 

 

Abondant

Sabt

Arestida pungens

*

 

 

 

Rare

Alili

Nerium oleander

 

 

*

 

Rare

Aourey

Stippa tinassissina

*

 

 

 

Rare

Taylalout-lkbar

Capparis spinosa

 

*

 

 

Rare

Tazaouait

Helantemum sp

*

 

 

 

Rare

Ajrij

Anvillea radiatta

*

*

 

 

Rare

En conclusion, il est clair que pour les oasiens, l’évolution et l’adaptation aux données traitées ci-dessus sera une solide mobilisation d’un ensemble de connaissances, d’informations et d’expériences partagées en matière de gestion des ressources, s’intégrant les unes aux autres et mises en œuvre par eux et par tout ceux qui œuvrent pour leur développement.

Hydrologie et gestion des eaux dans la zone de Tinjdade

L’oasis de Ferkla, zone cultivée intensivement dans un des milieux désertiques fortement marqués par l’aridité, reste un des symboles de gestion des ressources rares et précieuses. La vie s’organise autour de l’eau et se construit autour d’organisations hydrauliques parfois complexes, souvent originales et assez performantes. Au-delà de son ex-rôle d’escale sur les routes caravanières ou de point de repli qui peut devenir un point de départ pour la conquête de nouveaux espaces, l’oasis de Ferkla était un lieu stratégique d’échanges aux temps révolus et a vu s’accumuler des richesses mais aussi un savoir-faire et des techniques agricoles performantes. Cependant, l’instabilité climatique et la longueur des saisons sèches au cours de ses vingt dernières années ont rendu problématique la durabilité d’une agriculture pluviale (essence de toute sédentarisation) et n’ont autorisé par ce fait que des niveaux de production assez faibles et irréguliers .Par ingéniosité et détermination, les oasiens de Ferkla ont mis en œuvre, selon les espaces et au cours du temps, des systèmes de maîtrise des ressources en eau capables de réduire l’impact des aléas climatiques. De par son coût et ses difficultés de mise en œuvre, la mobilisation de l’eau à des fins agricoles a toujours été une affaire de collectivité.

Le droit coutumier (Azerf) qui sévit encore dans l’oasis nous apprend d’ailleurs que le phénomène associatif (taqbilt, ljmaaat, etc.) dans la gestion et l’exploitation de l’eau est très ancien. Cette culture participative ancrée au cours des siècles dans la collectivité a permis à plusieurs organismes (ORMVAT, ONG,  particuliers,etc.) de mettre en œuvre des programmes et projets ayant pour objectif une meilleure gestion des ressources en eau et par la suite un appui vital pour la continuité de ce qu'est une OASIS.

Quel regard objectif peut-on porter sur les nouvelles perspectives adoptées; sont-elles porteuses de développement durable? Quelles analyses opérationnelles faut-il mettre en œuvre pour fournir des éléments de décision opportuns et, à terme, utiles à ceux qui doivent prendre les bonnes décisions?

C’est dans ce sens qu’une étude théorique et pratique est d’une grande utilité, d’une part pour appréhender et estimer les débits des eaux acquises par différents modes et le besoin en eau des cultures de la zone d’étude, et, d'autre part les moyens mis en œuvre pour la rationalisation de sa gestion.

Le Droit coutumier berbère ou Azerf comme acteur participant à la gestion de l’eau

Selon la terminologie utilisée par les anthropologues, le droit coutumier (ou Azerf) est un système juridique né par consensus omnium transmis par la tradition orale confiée au souvenir des anciens, comme il est souvent constaté par écrit. Il peut désigner à la fois les prescriptions de la coutume traditionnelle et l’autorité qui en prononce l’application. Comme les institutions des tribus de Ferkla n’ont pas pu subsister dans toute leur intégrité, il est remarquable de constater que l’Azerf continue à régir la majorité des transactions de la vie civile et en particulier la gestion de l’eau. En matière d’irrigation, la tâche de mise en vigueur des prescriptions héritées du passé ou délibérées par Lajmaat (ou le conseil de la tribu ) sera confiée au soin d’AMGHAR n WAMAN choisi par sa connaissance approfondie des droits d’eau pour chaque fraction tribale d’une part et pour chaque individu d’autre part.  Il sera chargé de distribuer les parts d’eau selon un système de mesure dit TANAST. TANAST est un bol en cuivre percé en son fond qui permet la rentrée d’eau et un remplissage complet entre 9 et 15 minutes, ce qui permet un chronométrage de l’irrigation.

jvm1013     DVC00165 

Système de mesure Tanast

Dans le passé, à un ksar (ELKHORBAT) de la zone d’étude, la gestion d’eau d’irrigation selon les prescriptions de l’Azref était la suivante:

• Le tour d’eau (AGHWBDIL) peut fournir de l’eau pendant 16 jours répartis en jour d’irrigation (ASDER) par tribu et par fraction de tribu.

• Lorsque l’eau ne manque pas dans la palmeraie, le mode d’irrigation par tribu ou par fraction se fait à tour de rôle (MESSEW) et lorsqu’il y a pénurie d’eau, TANAST (bol) prend la relève. La répartition des droits à l’eau, selon les tribus et leurs fractions, se fait ainsi:

* 4 jours pour les AIT IMDGHAS dont:

        - 2 jours pour les IRBIBEN (1 jour pour les AIT MHAMD et 1 jour pour les AIT BOULMAN)

        - 2 jours pour les AIT YOUB (1 jour pour les AIT ÄMER et 1 jour pour les AIT ALI OU ÂISSA)

* 4 jours pour IQEBLEYN dont:

        - 1 jour pour la sous fraction des AIT FRAH

       - 1 jour pour la sous fraction des AIT HAMMOU

       - 1 jour pour la sous fraction des AIT LABZEM

       - 1 jour pour la sous fraction des AIT ÂISSA

*  4 jours pour les AIT MESRI dont:

       - 1 jour pour les AIT MHAMD

       - 1 jour pour les AIT ÂMER OU MANSOR

       - 1 jour pour les AIT KRAD IGHSAN

       - 1 jour pour les IMKHLDAN

Ce qui reste des 16 jours du tour d’eau (AGHWBDIL) est réparti comme suit:

       - 1 jour pour TAQBILT.

       - 1 jour pour les biens fonciers de la mosquée.

       - 1 jour pour AIT BENNASR.

       - 1 jour pour OUBNIHYA.

Il est important de signaler que durant un jour d’irrigation (24h = ASDAR) 25 TAGOURT (parcelle à irriguer appartenant à une famille) sont irriguées, réparties équitablement entre le jour et la nuit.

En contrepartie des efforts déployés par AMGHAR n TARGWA et ses collaborateurs pour assurer le bon déroulement de la tour d’eau et sa répartition, ils seront récompensés par un nombre bien déterminé de TANASSIN (pluriel de Tanast = bol).

Ce système de tour d’eau a cessé  d’exister depuis fin 1971. En revanche, il existe encore des Ksars, surtout ceux où on trouve des Khottaras encore fonctionnelles, où le système de répartition des tours d’eau reste la seule procédure en vigueur. Dans toute la zone d’étude, le mode de gestion des tours d’eau dans les Ksars est similaire sur le plan organisationnel, la différence qu’on peut rencontrer résidant au niveau du nombre de TIWWURA (pluriel de Tagourt) irriguées par jour et du nombre de Tanassin correspondantes à chaque Tagourt ainsi que dans l’intervalle du temps nécessaire pour avoir le droit à la  tour d’eau.

Les Khottaras comme mode séculaire de mobilisation et d’exploitation des eaux

    

Début des travaux par l’AOFEP (Khottaras d’Ihandar) 

DVC00041    DVC00039

Salinité dans les marges de Aman n Tegdad sur l’oued de Tangarfa

En structure et en fonction, la khottara est le canal aval se composant généralement de cinq sections qui sont comme les suivantes:

* La section 1: C’est la galerie de captage et  la zone de recharge de la nappe (partie de captage d’eau de la khottara)

* La section 2: C’est la galerie adductrice de la khottara qui est en fait une galerie souterraine dont la profondeur est en générale de 2 à 10 m, voire 18 m dans certains cas; lorsqu’elle est peu profonde (4 à 5 m), elle est constituée d’une tranchée ouverte, soit en maçonnerie soit en béton.

* La section 3:  C’est le canal d’eau recouvert depuis le débouché en canal jusqu’à l’agglomération.

* La section 4: C’est le lieu de la prise d’eau potable et domestique (Asagm)

DVC00028    DVC00029

Asagm de Tighfert (Mai 2006)

* La section 5: C'est le réseau de canal d’irrigation.

Selon la mémoire collective, la khottara est un procédé très ancien de mobilisation des eaux souterraines. Il se distingue des autres installations hydrauliques modernes par le maintien d’un débit régulier au cours de l’année, même dans les périodes de sècheresse continue enregistrées actuellement sur la zone d’étude.

Tableau: Khottaras encore active par commune à Ferkla (Rapport provisoire de la JICA/ORMVA/TF 2003) [remanié]  

Désignation

Périmètre

Commune rurale

Population

Superficie en ha

Débit (l/s)

Long (m)

Bakassia

Tizagwaghin

Ferkla Soufla

90

40

2

3000

Maamrya

Tizagwaghin

F. Soufla

56

30

2

2900

Ami Hassan

Tizagwaghin

F. Soufla

60

40

2

2600

Lakbira

Tizagwaghin

F. Soufla

50

35

3

2500

El Mehdia

Tizgwaghin

F. Soufla

25

10

2

2000

Atti kaida

Tizgwaghin

F. Soufla

70

35

2

2500

Regaga

Ait Ba Maati

F. Soufla

446

6

2

1800

Mouyjna

Ait Ba Maati

F. Soufla

446

8

2

2000

Ait My el Mamoun

Ait My el Mamoun

F. Soufla

506

19

2

2200

Litama

Litama

F. Soufla

150

11

6

1800

Ait Oulgheme

Dar Oumira

F. Soufla

521

33

3

2000

Dar Oumira Lakdima

Dar Oumira

F. Soufla

521

22

3

2250

Ighf N'lghir

Dar Oumira

F. Soufla

500

10

3

1500

Dar Oumira Jdida

Dar Oumira

F. Soufla

521

36

3

4400

Azag Nwouchn

Azag Nwouchn

F. Soufla

953

9

5

2500

lzilf

lzilf

F. Soufla

1193

30

4

7000

Charbate Maha

lqsiba

F. Soufla

935

7

1

900

Diba

lqsiba

F. Soufla

935

14

1

2200

Ait Ben omar

Ait Ben omar

F. Soufla

610

44

4

2500

Cheikh

Qtaa lwad

F. Soufla

2052

13

3

2300

Tamagourt

tamagourt

Soufla

935

3

1

500

Khamssine

qtaa lwad

F. Soufla

2052

4

2

1400

El Mach

Ait Ben Omar

F. Soufla

610

4

2

1700

Tighfart

Tighfart

F. Soufla

1986

40

6

9000

Toughach

Toughach

Oulia    

218

8

2

1500

Taghya

Taghya

F. Oulia

288

10

2

1400

Ait Mhamd

Ait Mhamd

F. Oulia

521

22

3

2500

Ihandar

Ihandar

F. Oulia

240

16

2

1000

Avec un volume total approximatif de 2,365 mm3 par an, les khottaras permettent l’irrigation continue au cours de l’année de superficies bien déterminées en laissant aux agriculteurs le soin de compenser leurs déficit agro-alimentaire par d’autres ressources hydriques et avec d’autres techniques.

DVC00022    DVC00014

Barrage Lahsseni GARDMEIT (Mai 2006)

DVC00315  DVC00323

Barrage Ait FREH sur l’oued TOUDGHA

 

La gestion de l’eau des khottaras s’appuie sur un système traditionnel de droit d’eau. C’est un système de réparation basé sur des tours d’eau qui donne à chaque utilisateur le droit d’irriguer les champs pendant un certain nombre de jours (cycle de roulement), en fonction des parts dont l’unité est appelée Moulley ou Nouba (correspondant à une durée de 12 heures). L’inventaire des khottaras montre que les tours d’eau peuvent être de 4 à 26 jours, selon le nombre de Nouba. Chaque khottara forme un bloc de roulement; l’irrigation est en principe faite par roulement jour et nuit. Par souci d’équité, les heures d’irrigation ne sont pas figées pour chaque utilisateur, mais modifiées de façon à lui attribuer des heures de journée dans un cycle et des heures de nuit dans le cycle de roulement qui vient.

Selon ce recensement, l’apport annuel en débit des khottaras est de 2,37 mm3, ce qui est très loin de répondre aux besoins en eau de la palmeraie. Quoique cet apport soit continu durant l’année et permette une irrigation bien déterminée pour des superficies également bien déterminées, l’oasien sera contraint de compenser ce déficit par d’autres apports et avec d’autres sources.

DVC00083   DVC00082

Abondance des terrains agricoles à cause de tarissement des puits (Mai 2006)

Il est à signaler que plusieurs khottaras ont tari, seules quelques-unes ont résisté aux aléas climatiques et à l’action de l’homme. Leurs persistance ne peut s’expliquer que par trois principales raisons (KABIRI Lahcen):

- l’existence des lois coutumières qui sont des restrictions inviolables et donc qui limitent l’exploitation des eaux.

- les surfaces d’irrigation disponibles très limitées.

- la puissance de l’aquifère (quaternaire ou infracénomanien, précambrien ?).

L’Oughrour une autre technique traditionnelle d’exploitation de l’eau:

Anciennement dans le Ferkla, le captage des eaux dans les zones non irriguées par les canaux de dérivation était assuré par le système ingénieux appelé OUGHROUR.

Photo 275    oughrour

Système du captage d’eau Oughrour  ( 2ème photo issue du site web de l’AOFEP)

L’OUGHROUR se constitue d’un récipient en cuir (AGA) accroché à deux cordes actionnées par une poulie et tirées par une énergie animale sachant que :

- une corde fait monter l’eau à la surface

- une autre corde permet l’évacuation de l’eau du récipient.

Cette technique de puisage est en voie de disparition. Elle est remplacée par un système de pompage et d’irrigation d’appoint.

DVC00055  DVC00056

Filtre et mélangeur des pesticides dans une installation de goutte-à-goutte (bour lkhorbat)

DVC00061    DVC00063

Goutteur et méthodes d’implantation des cultures pour le système goutte-à-goutte

DVC00067  DVC00057

Bilan et perspectives de l’étude

Aujourd’hui, la situation dans le Ferkla est inquiétante et les conséquences de sa dégradation à cause de la progression de la désertification sont considérables. L’enjeu est majeur et doit être compris comme tel; il ne s’agit pas de mettre en place quelques mesures pour compenser des déficits locaux en matière d’environnement mais d’entreprendre un programme intégré d’envergure impliquant les différents acteurs du développement et visant l’amélioration du niveau de vie de la population et la préservation des ressources naturelles.

L’une des contraintes majeures actuelles pour le Ferkla, et qui pourrait constituer un facteur inhibiteur de toute initiative de développement, est l’eau.

Si des efforts louables et importants en matière de recherche et de mobilisation des ressources en eau ont été déployés depuis plusieurs décennies pour permettre l’essor actuel, il n’en demeure pas moins que l’équilibre ressource/demande en eau reste très précaire. Il a été d’avantage fragilisé par la sécheresse de plus en plus sévère que connaît la région depuis le milieu des années 70. La conjugaison des effets de la sécheresse au pompage excessif et souvent non contrôlé s’est traduite par une surexploitation grave des ressources en eau souterraine qui compte parmi les plus importantes du pays et qui risque au rythme actuel de compromettre le développement de la région. De ce constat, il ressort donc que les dysfonctionnements dans la gestion des ressources naturelles ont atteint des ampleurs considérables et se traduisent par l’accélération des effets de la désertification et la dégradation, puis la perte et en fin l’abandon de l’oasis toute entière. L’impact ultime de ce processus est l’appauvrissement de la population et l’accélération de l’exode rurale.

Il est recommandable alors de :

- débuter la construction du barrage Timqit situé à IFGH fortement sollicité par la population et les élus de la région et dont l’étude déjà réalisée l’estime à 150 millions de dirhams. Ce projet permettrait la recharge de la nappe phréatique du Ferkla. Il est recommandable également d’en construire d’autres (barrage Ifni sur l’oued Ssat) selon le programme qui pose l’utilisation des eaux de surface (eau retenues ou celle des crues) en préliminaire tout en prenant les effets de recharge comme base de planification comme effets secondaires puisque l’écoulement des nappes diffère en fonction de la structure hydrogéologique.

- mettre en place une véritable assistance technique et financière pour l’appropriation par les agriculteurs des systèmes d’irrigation d’appoint.

- préparer un plan de réhabilitation des khottaras par des révisions régulières inventoriées sous forme de base de données.

- rendre publique toute initiative en matière d’utilisation d’eau, d’irrigation ou de formation par des manuels et les distribuer aux agriculteurs pour promouvoir leur savoir.

- aider dans la commercialisation et le rendement des produits agricoles.

Conclusion

Le déficit hydrique que connaît l’oasis de Ferkla est devenu un phénomène structurel. Face à ce fléau, l’utilisation rationnelle de l’eau représente l’un des défis majeurs auxquels est confronté l’agriculteur bénéficiant de l'irrigation dans la région. La rareté de l’eau posée d’une manière sérieuse met le point sur la nécessité d’établissement d’une politique d’économie d’eau qui passe nécessairement par l’amélioration des efficiences d’irrigation.

La méthode d’irrigation localisée, en tant que technique nécessaire à adopter dans les zones irriguées marquées par le problème de pénurie d’eau, est le mode d’irrigation le plus approprié dans ce périmètre.

Ainsi et selon le constat de cette étude, il est donc incontournable que l’eau constitue un facteur déterminant de toute mise en valeur agricole et du maintien de la population dans la région. Les quelques réflexions proposées demeurent fortement complémentaires. Elles sont autant de clés pour comprendre comment l’oasis Ferkla au passé mythique a encore un avenir. Il n y aura pas de technique miracle ou de solution inédite venue d’ailleurs afin de remédier aux problématiques de l’oasis. Son évolution et son adaptation aux mutations viendront de la mobilisation d’un ensemble de connaissances, d’informations, d’expériences partagées s’intégrant les unes aux autres, choisies et mobilisées par les oasiens et ceux qui oeuvrent réellement pour leur développement.

Bibliographie

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b- Contribution à la connaissance, la préservation et la valorisation des oasis du sud Marocain : cas de tafilalt. Thèse d’habilitation universitaire, FSTE UMI, Maroc, 280pp.

c- Impact des changements climatique et anthropique sur les ressources en Eau dans les oasis du sud marocain : cas de Ferkla (Tinejdad, Errachidia, Maroc).Colloque Intrnational, “Quaternaire et Changements Globaux : Bilan et Perspectives “ en Hommage au Professeur Hugues FAURE, orléans, France, 3 Juin 2004.

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NB : les Formules de Karmeli et Keller (1975), Keller et Bliesner (1990),  Doorenbos et Kassam (1979) ont été prise dans le livre de TIZAOUI Chrif, juin 2000. pp. 12-24.

 

Adaptation du texte : CT