Instruction des sourds-muets : Un défi majeur pour la société

Privés de la faculté d'ouïe et de la parole, ils ne peuvent que susciter l'admiration à les voir sur les bancs d'école en quête du savoir. En les observant en action, on ne peut que s'interroger sur leur nombre à travers le pays.

A en croire le peu de statistiques existantes sur leur cas, ces «oubliés de la société», qui traînent avec eux leur handicap comme une malédiction, sont légion au Maroc.

Leur défi : découvrir la magie des mots et exprimer, tout simplement, ce qu'ils pensent.

Malgré leur jeune âge, ils sont conscients que les gestes, à eux seuls, ne comptent pas et ne leur ouvrent pas toutes les portes surtout pour les démunis d'entre eux.

Dès lors, un jeune sourd est appelé dès son enfance à déployer d'énormes efforts pour conquérir la parole. La conjugaison d'une série de facteurs débouche sur des résultats probants permettant à l'enfant l'accès à des classes intégrées de l'enseignement public, mais beaucoup de ces enfants n'y parviennent pas et c'est la déception et la frustration qui les attendent faute de pouvoir poursuivre leurs études.

«Certains (une minorité) réussissent fort bien et accèdent aux classes intégrées de l'enseignement public après les cinq années du primaire. Pour les autres, c'est la fin du parcours scolaire et par conséquent ils doivent choisir soit d'intégrer un des ateliers pour apprendre un métier (couture, dessin et broderie, coiffure, arts culinaires informatique) ou de quitter l'école», révèle un cadre administratif de «La Fondation Lalla Asmae pour enfants sourds-muets».

Des décennies d'expérience en matière d'enseignement pour enfants sourds font de cette institution une école pionnière au Maroc dans ce domaine. «La Fondation jouit d'une riche expérience en matière d'enseignement pour enfants sourds. Elle s'occupe d'enfants à partir de 18 mois (crèche). Dès 6-7 ans, ils poursuivent un enseignement calqué sur le programme de l'éducation nationale en arabe. Ces enfants reçoivent également une éducation spécialisée avec un langage des signes et à l'aide des techniques destinées aux sourds», explique le président de la Fondation, Fouad Bouyach, médecin spécialiste des maladies ORL.

«Aucune étude scientifique n'a été faite pour savoir le nombre des sourds et des naissances d'enfants affectés par cet handicap au Maroc. C'est très complexe parce qu'il faudrait la collaboration de toutes les maternités, les cliniques ainsi que des équipements onéreux pour détecter la surdité. Très souvent, les parents ne s’en rendent même pas compte puisque l'enfant à la naissance n'a pas la capacité de parole. Mais en général le dépistage systématique, pour détecter la surdité de l'enfant, n'est pas fait surtout dans le monde rural où la majorité des femmes accouchent chez elles».

Devenue à partir des années 1990 une référence dans le domaine de l'enseignement pour sourds, la Fondation accueille jusqu'à 130 élèves encadrés par une trentaine d'enseignants. Hélas, seulement une poignée d'enfants réussissent, chaque année, à poursuivre leurs études secondaires.

Les parents d'élèves, eux, apprécient fort bien la création d'ateliers au profit de leurs enfants, mais beaucoup ne cachent pas leur «déception» et leur «frustration» de voir le parcours scolaire de leurs enfants sourds, en dépit des efforts déployés dans leurs études, s'arrêter juste à l'issue du primaire.

Par ailleurs, en l'absence de «statistiques officielles» sur le nombre des sourds, notamment les enfants scolarisés ou en âge de scolarisation, un «inventaire sur la situation des sourds au Maroc », réalisé entre octobre 2007 et janvier 2008 par la Fondation «Stichting Morokko Fonds», une organisation indépendante fondée en 2005 avec le soutien de la Commission nationale de la coopération internationale et le développement durable aux Pays-Bas (NCDO), estimait à près de 64'000 le nombre de ces personnes handicapées.

«Certaines personnes sont sourdes ou malentendantes depuis leur naissance, d'autres le sont devenues en prenant de l'âge ou suite à un accident ou une maladie. La majorité de ces personnes parviennent à l'enfance, à l'adolescence et à l'âge adulte sans avoir acquis les bases d'une langue. Privés du mode de communication typiquement humain, ils éprouvent beaucoup de difficultés à organiser leur pensée, à développer leur langue, à échanger avec leur entourage et à accéder au monde des connaissances». Ce qui aggrave la situation, c'est qu'ils sont souvent perçus comme «des lents à apprendre, des inadaptés cognitifs». Ainsi, «ils accumulent les sentiments de frustration et d'infériorité devant leurs échecs répétés sur le plan scolaire, social et de communication en attendant celui de l'emploi».

Une fois le constat fait, les auteurs de l'inventaire ont lancé un appel à développer un enseignement spécial et des programmes éducatifs de sorte que les sourds et malentendants aient accès aussi à l'enseignement professionnel collégial, secondaire, supérieur et à l'université.

Cet appel semble avoir trouvé, finalement, un écho à la Fondation dont le président a annoncé: «Nous envisageons de construire un centre (collège) qui permettra aux enfants sourds de poursuivre leurs études secondaires (1er cycle). Au Maroc, il n'existe nulle part un cycle du secondaire pour cette population. Dans un second temps sera prévu un deuxième cycle du secondaire pour leur permettre de poursuivre leurs études jusqu'au baccalauréat».

Quoi qu'il en soit, nul ne peut ignorer que ce handicap entraîne des problèmes spécifiques dans l'accomplissement de la scolarité. Les jeunes sourds terminent leurs études avec un niveau de qualification plus faible que l'ensemble de la population.

«Leur instruction est si pénible et si difficile qu'elle décourage les plus patients et les plus enthousiastes des enseignants», confie un spécialiste, enchaînant que «s'ils trouvent beaucoup de difficultés à apprendre aussi vite que les autres enfants, ce n'est pas que la surdité affecte leurs facultés intellectuelles, mais c'est tout simplement parce que ce handicap qui les condamne à l'isolement, condamne aussi leur entendement à l'oisiveté du cerveau ce qui débouche sur la paralysie de leurs facultés intellectuelles».

Des données dudit inventaire dévoilent que 68% des enfants en situation d'handicap au Maroc, entre 4 et 15 ans, ne sont pas scolarisés et 87 % des parents d'enfants handicapés non scolarisés considèrent le handicap comme la cause de la non scolarisation de leurs enfants.

Parmi les personnes en situation d'handicap de plus de 15 ans, seulement 28,9% ont pu bénéficier d'une scolarité et on constate au sein de cet effectif une très grande disparité entre les deux sexes (38% de sexe masculin et seulement 18% de sexe féminin).

D'autre part, en milieu rural, seulement une femme en situation d'handicap sur 10 est allée à l'école. De même, le pourcentage des personnes ayant fréquenté l'école est deux fois supérieur en milieu urbain qu'en milieu rural.

Il est juste, enfin, de rappeler qu'il y a parmi ces jeunes sourds une élite qui émerge et se fait une place honorable dans des carrières diverses, plus particulièrement dans les arts, un domaine de prédilection pour beaucoup de sourds pour exprimer leur talent et prendre la parole, d'une autre manière, le temps d'une exposition d'œuvres-d'art, d'une pièce de théâtre ou d'une chorégraphie.

http://www.lematin.ma/Actualite/Express/Article.asp?id=122653. Par : Abdallah Darkaoui, 10.11.2009.