La nuit des masques - Le carnaval de Goulmima

Buwkeffus à Goulmima

 

 

La nuit du dixième jour du premier mois lunaire est organisée à Goulmima une grande mascarade appelée Udayen n Achour (les Juifs de l'Achoura) ou Mghar kechbou (le Seigneur en haillons) ou également Buwkeffus (le masque de cendre), trois appellations qui renvoient aux différents aspects relatifs au contenu de ce carnaval de masques.

Taâchourt ou l'Achoura est une cérémonie qui commence en fait dans cette région depuis l'entrée de la nouvelle année lunaire. Les jeunes et moins jeunes l'accueillent par des rites quotidiens de jets d'eau pendant dix jours. Les jeunes hommes et jeunes femmes s'aspergent d'eau les uns les autres pour consacrer cette idée de l'eau symbole de la vie, de la fécondité et expression manifeste d'amour. Ce rituel de l'eau est bien entendu une tradition amazighe très ancienne, voire même méditerranéenne. En période de sécheresse,Tel Ghunja (la fiancée de la pluie) est au centre de la grande cérémonie (rogation) où un bâton de roseau est habillé en mariée pour invoquer Anzar, dieu de la pluie, pour féconder la terre et unir celle-ci au ciel par des filets d'eau généreuse.

L'avant-dernier jour, on remarque les annonceurs avec leurs masques et tambours faire le porte-à-porte pour collecter des dattes, du sucre et d'autres denrées pour préparer Imensi ou le dîner de l'Achoura. Dans tous les foyers, le dîner ressemble à celui du Nouvel An dans sa symbolique avec bien sûr un plat de couscous aux légumes et ce qui reste de la viande séchée de Tafaska (cérémonie du sacrifice du mouton). Les repas sont copieux et on ne manque pas de sortir le manger pour les pauvres en ces occasions de grande charité. Les masques dont la sortie est imminente sont bien entendu dépositaires de la goinfrerie.

La nuit du dixième jour après le dîner est organisée la mascarade. Les jeunes mais aussi les seniors, et accessoirement les enfants, mettent leur masque et leur costume carnavalesque pour entamer le tour du village en commençant par son artère principale et en finissant dans la grande place du village où toute la communauté les attend.

Les masques dans le temps se concevaient dans le bois du palmier dattier ou étaient découpés dans une peau de mouton; plus récemment, des masques prêts à porter sont achetés sur le marché; les visages peuvent aussi être fardés d'un mélange de cendre et d'huile.

Cette nuit-là, on ne parle que tamazight avec un accent juif ou judéo-bérbère. Le masque salue la communauté en disant "Tchaffu". Les poésie fredonnées sont dans une métrique unique en son genre et reconnaissable de loin au rythme du tam-tam. Les vers sont typiquement judéo-berbères et attestent d'une belle convivialité.

Les poèmes vantent la juive berbère Biha allant remplir sa jarre d'eau dans la rivière de Goulmima avec son foulard aux belles dentelles:

"Addag tedda biha a t-tagem aman (Quand Biha puise de l'eau)

Isilew-as i wecd'ad' ig izriran" (les dentelles de son foulard ondulent),

 

ou encore ces jeunes hommes allant faire la cour aux filles au pied de la source d'eau limpide:

"Addag tedda terbat at-atagem aman (Quand la jeune fille va puiser de l'eau)

Ih'adder- as uâerrim g imi n ughbalu" (le jeune homme la retrouve au pied de la source),

 

ou encore cette invocation de l'abondance de la rivière pour que les jeunes puissent toujours y abreuver les mulets:

"A targwa n igwlmimen zayd aman (Ô rivière de Goulmima, sois abondante)

Ad sswan iâerrimen tigmarin" (pour que les jeunes abreuvent les mulets).

 

Les Juifs amazighs habitaient jadis la partie du ksar appelée Lmellah dont la grande porte donne sur la grande rivière de Goulmima. La poétique de cette nuit des masques renoue aussi avec un haut degré de théâtralité et de prose. Les masques prononcent des discours solennels faisant le bilan de ce qui va mal sur le plan de la communauté et même au niveau national. Sans tabou, ils critiquent et font la satire des individus ou des pratiques malhonnêtes qui sévissent dans la communauté. Le masque brise alors les tabous (sexualité, mensonge, hypocrisie sociale, oppression, chômage, corruption, divorce, médisance, etc), exprime le revers des pratiques sociales et culturelles, met la communauté devant ses tares et ses faiblesses et redresse ses torts dans un style de dérision et d'humour. Les masques font aussi peur, font rire et présentent les aspects d'un priapisme exagéré. Le dialogue avec la communauté ou les spectateurs se fait par l'échange d'obscénités. Ces dernières, hurlées au masque, sont destinées à accroître sa force et à féconder la terre.

Cette nuit, les masques font de la place du village une vraie agora où se profilent également toutes les formes de protestation contre la marginalisation économique que vit la région. Les critiques acerbes vis-à-vis de l'Etat s'expriment et la revendication de l'identité amazighe est relayée par les masques brandissant des banderoles identitaires et scandant des slogans militants. C'est tout le drame des origines et du devenir qui se joue dans cette agora.

Tard dans la nuit, et avant les lumières de l'aube, les masques rebroussent chemin avec des voeux de belle vie et de santé à tout le monde et en promettant le retour pour la même occasion l'année suivante pour redoubler de fécondité et d'amour mais surtout pour que le sommeil des ancêtres ne dure pas longtemps.

 

Vidéos sur le Carnaval de Goulmima, ici.

 

MT