La politique d’alphabétisation

au Maroc

 

adaptation du texte "La politique d’alphabétisation au Maroc: Quel rôle pour le secteur associatif ?"

Au Maroc, le contraste entre les indicateurs sociaux et les indicateurs économiques est frappant. Le dernier rapport du PNUD sur le développement humain en 2005 [Programme des Nations Unies pour le Développement, NDLR] démontre l’énorme retard que le Maroc doit rattraper dans le domaine social. En effet, selon l’Indicateur du Développement Humain (IDH), le Maroc n’arrive qu’en 124ème position (sur 177), bien derrière ses voisins maghrébins. Presque la moitié de la population est analphabète.

Depuis la fin des années 1980, les actions en matière de l’alphabétisation de la population constituent l’un des axes privilégiés de cette politique sociale. Malgré cette prise de conscience, il a fallu attendre la fin des années 1990 pour voir cette volonté politique se traduire dans la réalité. L’action gouvernementale, actuellement coordonnée par le Secrétariat d’État chargé de l’alphabétisation et de l’éducation non formelle (SECAENF), s’est intensifiée en se diversifiant. Aux programmes menés directement par le SECAENF ou par les autres départements ministériels s’ajoutent les actions d’alphabétisation fonctionnelle mises en place en milieu professionnel (entreprises) et les actions menées en partenariat avec le tissu coopératif et associatif.

L’objectif fixé par les pouvoirs publics en matière d’alphabétisation est ambitieux : faire baisser le taux d’analphabétisme de 51,7% de la population (1998/99) à moins de 20% d’ici 2010, éradiquer ce fléau à l’horizon de 2015.

Ces objectifs ne peuvent être atteints par la seule action directe de l’État car les moyens nécessaires dépasseraient largement les potentialités existantes. L’apport du secteur coopératif et associatif paraît essentiel et indispensable.

1. ALPHABÉTISATION DE LA POPULATION :

ÉTAT DES LIEUX ET POLITIQUE PUBLIQUE

L’indicateur de mesure le plus utilisé, à savoir le taux d’analphabétisme, est fourni par plusieurs enquêtes (Recensement général de la population et de l’habitat, Enquêtes sur le niveau de vie des ménages, Enquête annuelle "Activité, Emploi et Chômage")[1]

1.1 Situation de la population en matière d’alphabétisation :

Officiellement, plus de 10 millions de Marocains sont touchés par l’analphabétisme malgré une nette tendance à la baisse de la proportion de la population analphabète dans la population totale (43% en 2004 contre 87% en 1960). Sur la même période, le volume de la population analphabète a considérablement augmenté passant de plus de 6 millions de personnes en 1960 à plus de 10 millions en 2004 (Tableau 1).

Les données des enquêtes sur le niveau de vie (réalisées en 1990/1991 et en 1998/99) et celles du recensement général de la population et de l’habitat (RGPH) de 2004 montrent l’existence de fortes disparités par milieu de résidence et par sexe. Ces disparités en faveur des hommes et des zones urbaines sont cumulatives. Les femmes rurales constituent la catégorie de la population la plus touchée par l’analphabétisme (Tableau 2).

Ces mêmes sources de données montrent l’existence de disparités liées aux conditions socio-économiques du ménage (Tableaux 3 et 4). Ainsi, l’ampleur de l’analphabétisme varie considérablement selon le niveau scolaire du chef du ménage et selon le niveau de dépense annuelle moyenne par personne. Le taux d’analphabétisme est de 60,7% chez les personnes dont le chef du ménage est "sans niveau" scolaire contre seulement 11% chez les personnes dont le chef du ménage a un niveau scolaire "supérieur". Le taux d’analphabétisme est de 67,4% chez les personnes appartement à la classe de dépense annuelle moyenne par personne la plus faible (moins de 3 404 Dirhams (Dhs), soit 340 Euros), contre seulement 30% chez les personnes appartenant à la classe de dépense annuelle moyenne par personne la plus élevée (plus de 10 329 Dhs, soit environ 1’000 Euros).

L’ampleur de l’analphabétisme est également perceptible sur le marché du travail. La population active occupée âgée de plus de 15 ans est à 54,3% analphabètes (Direction de la Statistique, 1999). Des disparités importantes existent selon le statut professionnel et selon le secteur d’emploi (Tableaux 5 et 6). Le taux d’analphabétisme varie de 37,7% pour la catégorie "employeurs" à 63,8% pour la catégorie "travailleurs indépendants". L’analphabétisme concerne tous les secteurs d’emploi mais dans des proportions différentes. Le taux d’analphabétisme est de 14,1% dans le secteur d’emploi public et de 75,6% dans les exploitations agricoles.


 

 

1.2 Réalisations en matière d’alphabétisation et d’éducation non formelle

Au lendemain de l’indépendance, une politique volontariste en matière d’éducation est adoptée. Elle visait la généralisation de l’enseignement de base et l’amélioration du niveau d’alphabétisation des adultes. Cependant, l’action publique a baissé d’intensité durant les années 1970 et 1980. La fin des années 1990 marque le retour d’une action publique volontariste avec l’adoption et la mise en place de la charte nationale de l’éducation et de la formation. L’action publique en matière d’alphabétisation cible les catégories de population se trouvant en dehors du système éducatif. Elle s’organise autour de deux axes : alphabétisation des adultes (populations de plus de 15 ans), éducation non formelle (jeunes de 9 à 15 ans en situation de déscolarisation).

1.2.1 Réalisations en matière d’alphabétisation

En matière de lutte contre l’analphabétisme des adultes, après les campagnes enthousiastes réalisées dans l’euphorie de l’indépendance, l’action publique dans ce domaine a ensuite sensiblement décru. Du milieu des années 1960 à la fin des années 1990, l’action publique de lutte contre l’analphabétisme n’a jamais été un objectif politique déclaré.

Ce n’est qu’au début des années 1990 que la question de l’alphabétisation des adultes est à nouveau mise au premier plan des préoccupations des pouvoirs publics. La nécessaire mise à niveau des entreprises marocaines pour faire face à la concurrence internationale nécessite, entre autres, la mise à niveau des ressources humaines. Actuellement, l’alphabétisation des adultes se fait par le biais de quatre programmes.

- La campagne générale: programme annuel mené par le ministère de l’Education nationale en mobilisant, sur la base du volontariat, les instituteurs pour l’encadrement pédagogique.

- Le programme des autres opérateurs publics: actions menées par les autres départements ministériels et organismes publics opérant dans le domaine social (Artisanat, Agriculture, Pêche, Habbous et Affaires slamiques, Entraide nationale, Jeunesse et Sports…).

- Le programme "société civile": action réalisée en partenariat avec les associations (mise en en 1998).

- Le programme "entreprises": actions menées au sein des entreprises.

Depuis quelques années, plusieurs dispositions réglementaires ont été adoptées dans le but d’inciter les entreprises à mettre en place des programmes d’alphabétisation au profit de leurs travailleurs (notamment avec le financement pris en charge à hauteur de 80% par l’OFPPT[2], dans le cadre du fonds réservé à la formation continue).

Le ministère étudie la possibilité de mettre en place un cinquième programme dit d’alphabétisation en milieu familial (actions d’alphabétisation menées par des personnes pouvant se prévaloir du niveau d’instruction requis au profit des membres de leur entourage familial).

1.2.2 Réalisations en matière d’éducation non formelle (ENF)

Initiée par le ministère de l’Education nationale en 1997, l’éducation non

formelle s’inscrit dans le cadre de la politique de généralisation de l’enseignement de base et de la lutte contre l’analphabétisme.

Ces programmes ciblent les jeunes de 9 à 15 ans en situation de déscolarisation. Cette population est subdivisée en trois catégories, selon l’âge et le niveau scolaire initial :

- les plus jeunes (9 à 11 ans) susceptibles de réintégrer le système formel d’enseignement

- les enfants de plus de 11 ans pouvant poursuivre une formation professionnelle qualifiante

- les enfants âgés de plus de 11 ans qui ne peuvent suivre que des cours d’alphabétisation.

L’objectif de L’ENF consiste à offrir des opportunités de formation permettant aux bénéficiaires d’atteindre un des objectifs suivants :

- (ré)intégrer le système éducatif formel

- suivre une formation professionnelle qualifiante

- suivre des cours d’alphabétisation en améliorant les conditions de travail.

2. LE SECTEUR ASSOCIATIF : UN TIGRE EN PAPIER ?

La réalisation des objectifs de la politique publique en matière sociale repose sur une forte implication de la société civile (tiers secteur faisant référence aux organisations qui accordent une priorité à des objectifs non marchands). Dans le domaine de l’alphabétisation, deux acteurs de la société civile sont appelés à contribuer de façon significative à la réalisation des objectifs de la politique publique : les associations et les coopératives.

2.1 État des lieux

Les associations opérant dans le domaine de l’alphabétisation forment une catégorie statistique hétérogène. Elles diffèrent selon l’étendue géographique de leur intervention et selon le niveau auquel elles opèrent (mondial, national ou local).

Elles se distinguent en fonction de leur degré de spécialisation (associations généralistes dont l’alphabétisation n’est qu’une activité menée de façon annexe dans le cadre de projets plus globaux de développement local, associations spécialisées qui font de l’alphabétisation leur principale activité). Les associations se différencient également selon leur degré d’insertion dans le tissu social et politique. Certaines maintiennent des liens denses et presque organiques avec l’appareil de l’Etat (associations qualifiées "d’organisations non gouvernementales gouvernementales" (Government Organized Non-Governmental Ogranizations GONGOs) créées sous l’impulsion de l’Etat et/ou de certaines personnalités politiques influentes telles que la Fondation Mohamed V, les Associations régionales comme Faiss-Saiss, Ribat El Fath, le Grand Atlas..).

D’autres associations évoluent en dehors du giron de l’appareil de l’Etat tout en bénéficiant d’une base sociale plus ou moins large liée à l’influence de leurs dirigeants et/ou à la ligne politique affichée.

Une troisième catégorie d’associations évolue avec un faible capital social et politique.

L’action des associations en matière d’alphabétisation a été institutionnalisée en 1998 avec la mise en place du régime de partenariat Etat-Associations. Pour les pouvoirs publics, ce partenariat vise à assurer une large mobilisation des associations susceptible d’impulser une dynamique locale de lutte contre l’analphabétisme, à contribuer à la professionnalisation des associations en matière d’alphabétisation et à les aider à se constituer en réseau, à lier, enfin, les actions d’alphabétisation aux programmes de développement local.

Chaque association signataire bénéficie d’un appui financier et logistique de la part des pouvoirs publics. L’association s’engage à alphabétiser au minimum 500 personnes. A charge pour elle de recruter les bénéficiaires et les formateurs et de mettre en place des cycles d’alphabétisation selon le programme défini par les pouvoirs publics.[3]. Ces derniers fournissent les supports pédagogiques et organisent des sessions de formation pour les formateurs. Le montant de l’appui financier est déterminé au prorata du nombre de bénéficiaires, à concurrence de 250 Dhs pour chacun.

Lors des premières Assises de l’alphabétisation tenues en mars 2004 (SECAENF, 2004a) auxquels participaient tous les acteurs impliqués (associations, administration, bénéficiaires, chercheurs), plusieurs facteurs qui réduisent considérablement la portée effective de ce partenariat avec les associations ont été soulignés :

- faible niveau de qualification et manque de compétences en matière de gestion financière et administrative de la plupart des associations.

- fixation par les associations d’objectifs très ambitieux dépassant les moyens qu’elles peuvent mobiliser ; en effet, elles cherchent à maximiser le montant de la subvention obtenue, conséquence directe du rôle central assigné au nombre d’inscrits comme principal critère pour l’octroi de la subvention

- développement de comportements opportunistes chez certaines associations pour qui les programmes d’alphabétisation ne sont qu’un support privilégié de leur activité principale qui est la recherche de subventions.

- complexité et lourdeur des démarches administratives (déphasage entre le rythme de réalisation sur le terrain et celui du suivi administratif des projets) accentuées par les problèmes de coordination entre l’administration centrale et les délégations régionales en charge du suivi au niveau local.

- manque de moyens humains, tant au niveau des administrations locales qu’au niveau central (impossibilité d’assurer convenablement les tâches de suivi, de contrôle et d’évaluation ; pas de moyens matériels pour les responsables de la cellule de la lutte contre l’analphabétisme au sein des délégations du ministère de l’Education nationale pour aller vérifier sur le terrain la véracité des dossiers et des rapports présentés par les associations).

- primauté accordée à la réalisation d’objectifs quantitatifs très ambitieux laissant peu de place à une réflexion sur la qualité des programmes menés (obsession de “faire du chiffre” conduisant à focaliser l’attention dans le discours officiel sur le nombre des inscrits en évitant d’évoquer le nombre de bénéficiaires ayant réellement suivi la totalité du programme d’alphabétisation).

- multiplicité des acteurs augmentant les risques de survenue de difficultés lors de la mise en oeuvre des programmes d’alphabétisation :

- antagonisme entre les logiques de comportement des acteurs : confinés à la logique bureaucratique, les agents de l’administration locale ou centrale ne peuvent prendre en compte les spécificités du travail associatif ; les associations, elles, ne pouvant pas se détacher des normes du travail associatif ont du mal à s’adapter au rythme et aux contingences de l’administration.

          - différences de degré d’implication et de motivation (déroulement d’un programme perturbé par le comportement non coopératif de l’équipe administrative d’une école dont les locaux sont utilisés par les associations par exemple). La réussite des programmes d’alphabétisation suppose, entre autres, que tous les acteurs adoptent une attitude civique mais la réalité n’est pas toujours ainsi (diverses stratégies individuelles adoptées par les acteurs: attitude civique, bureaucratique ou opportuniste).

Une enquête qualitative réalisée dans la région de Marrakech a permis de mettre en évidence deux autres facteurs qui influencent de façon significative l’action des associations:

- attitude de certains acteurs qui cherchent à “instrumentaliser” les associations à des fins politiques (associations pouvant être qualifiées de quasi-officielles tellement leurs liens avec l’appareil de l’Etat, à l’origine de leur création, sont intenses et multiformes ; associations présentant une grande variabilité dans l’intensité de leur activité en fonction des échéances électorales) d’où une perte de légitimité et de crédibilité auprès de la population, dont pâtit l’ensemble du tissu associatif.

- difficultés rencontrées par les associations pour fidéliser les inscrits aux programmes d’alphabétisation, notamment la population masculine. Les hommes sont moins nombreux que les femmes à se porter volontaires pour bénéficier de ces programmes ; ils sont relativement moins assidus et présentent des taux élevés d’abandon en partie en raison de la division sociale du travail au sein des ménages. En effet, comme travailleurs "primaires", ils disposent de moins de temps à consacrer aux cours d’alphabétisation. Ce manque de disponibilité peut s’accompagner d’un manque de disposition (ou de motivation) induit par le fait que ces programmes n’ont que peu d’impacts sur leur vie professionnelle.

CONCLUSION

Par son ampleur, l’analphabétisme est et reste un problème structurel qui constitue un facteur lourd d’inertie dans la réussite de toute stratégie de développement économique et social.

Le recours au tissu associatif, en tant qu’acteur d’alphabétisation, s’inscrit dans une logique de mobilisation des ressources. L’objectif principal est de s’assurer que le tissu associatif est bien qualifié pour la tâche pour laquelle il est mobilisé. Il en va de la crédibilité des programmes d’alphabétisation et de l’action publique dans le domaine social.

Dans le contexte actuel, les conditions objectives pour faire du secteur associatif un acteur d’alphabétisation de masse et de qualité sont loin d’être réunies. Pour être effective, la mobilisation du secteur associatif devrait se faire de manière progressive en mettant en place des programmes de qualification et de certification des associations.


[1] Le concept de l’analphabétisme (illiteracy) est à distinguer de celui de la « littératie » (literacy). L’analphabétisme correspond au niveau le plus faible de la littératie. Selon la définition officielle, adoptée dans les enquêtes auprès des ménages, est considérée comme analphabète toute personne de plus de 10 ans ne pouvant ni écrire ni lire un texte dans une langue. L’analphabétisme diffère de l’illettrisme qui concerne le cas des personnes qui, bien qu’ayant été scolarisées ont, par manque d’usage, perdu les compétences acquises en matière d’écriture et de lecture. 

[2] Office national de la formation professionnelle et la promotion du travail.

[3] Ce programme, d’un volume horaire total de 200 heures, se déroule en trois parties (60h, 80h et 60h).

 

Source du texte original:

BOUGROUM, M., IBOURK, A. & LÖWENTHAL P. (2006). "La politique d’alphabétisation au Maroc: Quel rôle pour le secteur associatif ?" in Mondes en Développement Vol.34, N°134 63.