«Encourager le secteur privé»:

la réforme de l’enseignement préscolaire au Maroc

 

Interview entre M. El Hassan El Yazidi, Chef de la Division de la Promotion de l’Enseignement privé au Ministère marocain de l’Education Nationale (MDE) et Mme Soo-Hyang Choi, Chef de la Section de la petite enfance et de l'éducation intégratrice de la Division de l'éducation de base UNESCO à  Paris.

 

En 2000, le Maroc a voté une nouvelle loi, «Le Statut de base de l’Enseignement préscolaire» et retiré l’enseignement préscolaire des 4-5 ans de la Loi sur l’Enseignement général privé. L’une des principales caractéristiques de cette nouvelle loi est que le gouvernement va confier l’enseignement préscolaire au secteur privé et concentrer toute son attention sur les règlements, la formation et les innovations pédagogiques. L’approche commerciale qui doit s’accompagner d’un système d’incitations suscite un certain nombre de questions, dont le problème d’inégalité n’est pas le moindre.

Pour en savoir plus sur les éventuels pièges de cette approche, par ailleurs stratégique, M. El Hassan El Yazidi, Chef de la Division de la Promotion de l’Enseignement privé au Ministère marocain de l’Education Nationale (MDE), a été interrogé par Mme Soo-Hyang Choi, de l’UNESCO, à Paris, qui a sélectionné les extraits suivants :

Choi : Pour commencer, pouvez-vous nous donner un bref aperçu du système d’enseignement préscolaire au Maroc ?

El Yazidi : L’enseignement préscolaire concerne les enfants de 4 et 5 ans et est placé sous l’égide du Ministère de l’Education. Il existe des services pour les enfants de moins de 4 ans, mais ils sont sous la responsabilité du Secrétaire d’Etat à la Jeunesse. Les maternelles sont privées à presque 100% (Note : certaines écoles primaires publiques ont des services préscolaires mais leur nombre est limité). Le taux de scolarisation brut en 2000 était de 53 %. Près de 80% des inscriptions se font dans les jardins d’enfants coraniques que fréquentent les enfants des classes moyennes et les 20% restants sont répartis à parts égales entre les jardins d’enfants coraniques  traditionnels ou Massaides où vont les enfants pauvres qui vivent dans les zones périphériques, et les écoles maternelles modernes destinées aux enfants des classes moyennes plus aisées qui vivent dans les villes.

Note : Les écoles maternelles coraniques traditionnelles mettent essentiellement l’accent sur l’enseignement religieux et sont généralement en mauvais état. Les écoles maternelles coraniques dispensent aussi un enseignement religieux, mais intègrent d’autres matières comme les langues et les mathématiques. Les conditions physiques et pédagogiques sont meilleures dans les écoles maternelles coraniques.

C : Pourquoi a–t-on jugé nécessaire de créer une loi distincte pour l’enseignement préscolaire ?

E : En 1963, la Loi sur l’enseignement général a rendu l’enseignement public obligatoire gratuit pour tous les enfants de 6 à 15 ans, conformément à la Constitution. L’enseignement préscolaire n’était ni inclus dans cette loi ni cité dans la Constitution. La loi de 1986 sur l’Enseignement général privé, qui portait sur l’offre privée de services éducatifs, parmi lesquels l’enseignement préscolaire, a permis de donner un cadre réglementaire à ce dernier, mais ne précisait pas sous la tutelle de qui il était placé. Ce que la réforme de l’Education nationale initiée en 1999 a perçu comme une lacune, d’où l’élaboration d’une loi distincte pour l’enseignement préscolaire.

C : Cela a donc permis de clarifier deux choses: les prestations liées à l’enseignement préscolaire sont sous la responsabilité du secteur privé et l’Etat se doit de soutenir cette initiative privée à l’aide d’un système d’incitations.

E : Exactement. Bien que ce service ne soit pas placé sous la tutelle de l’Etat, la promulgation de cette nouvelle loi, dans le contexte actuel, prouve que l’Etat reconnaît l’enseignement préscolaire comme étant un stade décisif dans l’éducation.

C : Pouvez-vous nous parler du système d’incitations évoqué dans la nouvelle loi ?

E : La nouvelle loi stipule que le gouvernement doit créer un système d’incitations pour encourager les privés (familles, communautés, ONG, entreprises et prestataires de services à but lucratif) à ouvrir des établissements préscolaires. Elle ne précise pas le type d’incitations, mais cela peut être des avantages fiscaux, des subventions ou toutes autres formes d’aide. Le gouvernement consulte actuellement les différents acteurs pour approfondir l’idée. Les services ciblés sont les jardins d’enfants coraniques et les maternelles modernes.

C : Un système d’incitations était-il vraiment nécessaire alors que cette activité était déjà entre les mains des privés ?

E : Le gouvernement voulait accélérer le développement de l’enseignement préscolaire et il fallait une mesure pour motiver les privés et les pousser à développer le marché des services.

C : Outre le fait d’encourager la formation et l’expansion de ce marché, est-ce que le gouvernement le réglemente ?

E : Oui et non. Oui dans la mesure où tous les prestataires doivent remplir un certain nombre de conditions avant d’être autorisés à créer et à faire fonctionner leurs services et ils sont supervisés et contrôlés par l’Etat. Ils sont également tenus d’appliquer le programme préscolaire national. Mais tous ces services privés perçoivent des frais de scolarité et fixent librement leurs barèmes de prix. Il n’existe aucune réglementation concernant le plafonnement de ces frais. Et dans ce sens, le marché n’est pas réglementé.

C : Les services privés sont destinés aux parents qui ont les moyens de payer et ont peu de chance de se développer dans les zones pauvres. Ce marché peut donc s’étendre, mais de façon inégale. Ce qui peut être un sujet de préoccupation au Maroc, où l’inégalité est déjà très importante (11,7%, contre 8% en Egypte et 9,1% en Jordanie) et où 63% des inscriptions au niveau du préscolaire se font dans les zones urbaines. Le gouvernement envisage-t-il l’adoption d’une ou plusieurs mesures pour rendre l’accès à ces services plus équitable ?

E : Aucune mesure particulière n’a encore été conçue, car le principal souci du Ministère, à l’heure actuelle, est d’accroître le volume global des services. Mais la question a été portée à l’attention du gouvernement et je suis convaincu qu’elle sera prise en compte d’une manière ou d’une autre dans la mise en oeuvre du système d’incitations.

C : Cette inégalité d’accès pourrait être un désavantage pour l’approche commerciale, par contre l’un de ses principaux atouts est une gestion rentable de la qualité. En principe, pour survivre dans ce marché, les services doivent être de bonne qualité tout en ayant des coûts compétitifs. Mais ce principe n’est valable que si les parents sont capables de reconnaître les services de qualité et de renforcer ces services en les achetant. Les parents marocains sont-ils capables de «discipliner» le marché ?

E : C’est l’un de nos problèmes. Les parents ne savent pas encore très bien à quoi sert l’enseignement préscolaire, et encore moins ce que devrait être un enseignement préscolaire de bonne qualité. Ils risquent donc d’évaluer la qualité en se fondant sur le prix du service, persuadés qu’un service coûteux ne peut être que bon.

C : Oui, c’est possible. En 2000, le taux d’alphabétisation chez les femmes adultes au Maroc atteignait 36,1%, un chiffre inférieur au chiffre global pour tout le monde arabe qui était de 47,8% et à celui des pays en développement en général qui était de 66,1%. Le problème de l’analphabétisme étant toujours aussi important, les mères pourraient avoir du mal à obtenir des informations sur les différents services et à interpréter correctement les signes permettant de reconnaître un service de qualité. Même en ce qui concerne cette défaillance du marché, l’intervention du gouvernement sera nécessaire.

E : Oui, mais la position actuelle du gouvernement est de ne pas intervenir dans le fonctionnement du marché.

C : Outre le système d‘incitations, quelles sont les autres responsabilités de l’Etat que prévoit la nouvelle loi ?

E : La formation des enseignants du préscolaire a été identifiée comme l’une des responsabilités de l’Etat (Note : Le Ministère n’avait jamais été responsable auparavant de la formation des enseignants du préscolaire. Cette responsabilité est nouvelle) et le Ministère de l’Education s’est déjà engagé dans un vaste programme national de formation (Note : A ce jour, 24 formateurs ont été formés au niveau national, et formeront à leur tour, 96 formateurs au niveau régional. Le programme de formation se poursuivra de façon à donner à tous les enseignants du préscolaire une formation en cours d’emploi gratuite - 34 jours par an -, les enseignants du préscolaire doivent avoir fait un cycle scolaire de 12 ans. Les enseignants du primaire doivent avoir fait au moins deux années supplémentaires d’enseignement tertiaire).

C : La formation requiert d’importantes ressources, tout comme le système d’incitations. Il semble que la nouvelle loi veut que l’investissement public dans l’enseignement préscolaire soit considérablement revu à la hausse.

E : Oui, c’est une preuve de l’intérêt que l’Etat accorde à l’enseignement préscolaire. Mais cet intérêt doit se traduire, non par la création de maternelles, mais par un encouragement aux services privés et une aide à la formation des enseignants.

C : Parlant des enseignants, ont-ils une structure salariale ?

E : Non, chaque service fixe son propre barème des salaires.

C : À mesure que le marché des services va se développer, les enseignants vont aller vers les services les mieux payés, offrant de multiples opportunités. Cela risque de poser deux problèmes. Premièrement, les services peu coûteux destinés aux enfants défavorisés ne pourront plus recruter de bons enseignants, qualifiés. Deuxièmement, étant donné que votre politique de formation est non discriminatoire – tous les enseignants du préscolaire pouvant bénéficier d’une formation en cours d’emploi gratuite – certains enseignants qui auront reçu une formation payée par l’Etat risquent d’aller travailler dans des services réservés aux enfants de familles aisées.

E : Nous sommes conscients de ce problème, mais nous n’avons pas encore trouvé de solution pour y remédier.

C : Finalement, votre concept d’enseignement préscolaire ne concerne que les enfants de 4 et 5 ans. Comment arrivez-vous à le concilier avec la vision d’un apprentissage qui commence à la naissance de l’EPT [Education pour Tous, NDLR] ?

E : Dans notre société, les enfants de moins de quatre ans ne sont pas considérés comme une cible pour le système éducatif organisé. Le Ministère de l’Education n’est donc pas impliqué. Pour les jeunes enfants, le premier gardien est la famille.

 

 

  Référence: Organisation des Nations Unies pour l’Education, la Science et la Culture N° 20 / février 2004 Note de l’UNESCO sur la Politique de la Petite Enfance.