L'absence de soins et de ressources

dans les villages berbères reculés

 

La situation catastrophique du village d'Angfou (Province de Khénifra)

 

Le village

Anfgou Aït Âmmar Ahemmi. désigne un douar de la province de Khenifra exilé au milieu des montagnes du Moyen-Atlas à 1'600 m d'altitude. C'est un petit village de 4'500 âmes qui vivent chichement de l’élevage de brebis. Pour s’y rendre, c’est le parcours du combattant: il faut rallier le bourg de Khenifra, traverser la petite commune rurale d’Anmezi Tounfit et enfin trouver un 4x4 pour parcourir les 70 kilomètres de piste restants. Et encore faut-il croiser les doigts pour que la neige ne bloque pas la route. En hiver, les températures flirtent avec les -10°C et il peut tomber jusqu’à 1,50 mètre de neige. Lorsque c’est le cas, Angfou se retrouve coupé du reste du monde. Les villageois n’ont d’autre choix que d’attendre la fonte des neiges. Dès qu’un camion ou une Jeep pointe son nez, toute la population, vêtue de djellabas, accourt, espérant une quelconque aide. Couvertures, vivres, médicaments, produits de première nécessité… L’hiver, on manque de tout à Angfou et la malnutrition fait des ravages. Pour ne rien arranger, dès que la route est coupée, la spéculation bat son plein, faisant tripler le prix des petites bonbonnes de gaz.

A l’hiver 2006, Angfou a défrayé la chronique au Maroc. Vingt-sept de ses habitants, dont une majorité de femmes et d’enfants, sont morts.

Officiellement de froid et de malnutrition. Des militants associatifs locaux évoquent une épidémie et parlent d’un mystérieux rhume s’accompagnant d’une toux aigüe et de diarrhée dont souffraient les enfants lors de leur décès. Mais aucune confirmation médicale n’est venue étayer cette thèse.

La catastrophe de l'hiver 2007

C'est dans de village que la mort a frappé en silence. Elle a fait jusqu'au dimanche 7 janvier 2007 au soir, 26 victimes: 24 enfants de 3 à 14 mois et deux mamans de 16 et 17 ans.

Le dernier décès a été enregistré le vendredi 5 janvier. Ce jour-là, un bébé de quatre mois, Mohamed Bouazza, est mort. Le petit Mohamed et les autres sont décédés après avoir vu leur état de santé se dégrader rapidement à cause d'un refroidissement. Pour la plupart, ils sont partis sans avoir pris de médicaments ni consulté de médecin de toute leur vie. Pour la plupart, ils n'ont jamais été vaccinés. Pour la plupart, ils ne savent pas à quoi ressemble un vaccin, un médecin, un hôpital, une vraie vie...

À Anfgou, pour 1’500 habitants, il n'y a ni hôpital ni Centre de santé, ni médecin, ni infirmier. Il n'y a ni ambulance ni sapeurs-pompiers. Il n'y a ni téléphone fixe ni réseau pour le téléphone mobile. Il n'y a pas de gendarme non plus. Le seul représentant de l'autorité de Rabat sur la localité est le garde-forestier. L'eau est ici rare et l'électricité inexistante parce que trop coûteuse pour une population qui vit, avec dignité, dans l'indigence la plus absolue.

Ce qu'il y a par contre dans cette région: de nombreux polygames, une progéniture abondante, une cédraie à perte de vue, le chêne vert par endroits, des mules surexploitées, des mouflons que personne n'a le droit de chasser, des sangliers mangeurs de pommes de terre, une classe délabrée qui sert d'école primaire et un cimetière «artisanal» qui s'étend de jour en jour à l'orée de masures couleur de terre. Cet endroit macabre est le plus fréquenté ces jours-ci.

«La maladie mystérieuse emporte les nôtres comme le vent fort emporte les brindilles du cèdre», explique, ému, Moujjane Rahou Mimoune (60 ans environ). Son frère aîné a un enfant malade qui s'appelle Mohamed et est âgé de sept mois. Ce bébé est mourant depuis une semaine. Comme le faisaient au crépuscule de leur vie ceux qui viennent de mourir, il tousse, vomit le peu de lait et d'eau que sa maman l'oblige à ingurgiter, souffre de diarrhées, est fiévreux et ne peut plus relever la tête de jour comme de nuit. Le vieil oncle craint pour les jours de son jeune neveu. Dans le voisinage, d'autres enfants présentent les mêmes symptômes. Ils n'ont le plus souvent comme remèdes que quelques herbes et beaucoup de vaines prières.

«Ces derniers temps, l'hiver est particulièrement froid», confie Rahou Mimoune avec amertume. De ses mains ridées et tremblantes, il désigne la montagne en face pour la prendre en témoin. Au loin, l'horizon tout blanc confirme que la neige dense et éclatante s'étend encore partout. Elle dégage un froid de loup. D'une voix grave qui couvre le sifflement du vent, le sexagénaire se rappelle un autre hiver tout aussi glacial. En pliant ses doigts l'un après l'autre pour décompter les ans, il se rappelle, les yeux mouillés : « Il y a une vingtaine d'années, «attalja» (la neige) avait tué dans notre région femmes, hommes et enfants».

En 1980, près de 80 personnes ont trouvé la mort dans l'hiver sibérien qu'a connu alors Aghedou (douar voisin d'Anfgou), suite à une brusque baisse des températures bien en-dessous de zéro.

Mohamed est parmi une centaine d'enfants qui viennent d'être auscultés par un médecin généraliste (certains disent que ce n'est qu'un infirmier) ayant été dépêché sur les lieux en provenance de Tounfit (petit village à 75 km d'Anfgou). Cette mesure a été prise le 29 décembre par le ministre de la Santé. Mais, après la constatation d'une dizaine de cas de décès successifs et semblables.

Les consultations ont été rapides. Elles n'étaient appuyées ni par une quelconque radiologie, ni par aucune analyse. De simples questions ont suffi au soignant pour qu'il remette aux patients des antibiotiques, des sirops et des comprimés. Cette médecine n'a rien changé à l'état de santé de Mohamed ni à celui des autres enfants malades.

Faux diagnostic ? Sur la base des observations effectuées à la sauvette à Anfgou, le ministre de la Santé a incriminé une pneumopathie causée et aggravée par le froid. Il a rejeté d'une manière formelle l'existence d'une épidémie.

De l'avis de la population locale, ni le ministre ni les représentants de son département à Tounfit n'ont été convaincants. «Leur bilan relève de la magie noire officielle. Parce qu'on ne peut pas expliquer autrement le fait d'établir un diagnostic sans prise de sang ni analyses et sans même le recours à la radiologie», s'insurge un militant de la section de l'AMDH [Association Marocaine des Droits Humains, NDLR] à Tounfit.

Sur le même ton, la section de l'AMDH dans la ville de Khénifra a publié un communiqué qui réclame l'ouverture d'une enquête sur les nombreux décès déplorés à Anfgou.

«Il faut une véritable enquête sur cette grippe aiguë et, pourquoi pas, des autopsies pour définir exactement l'origine de ce mal qui emporte essentiellement les enfants en bas âge», martèle Aziz Akkaoui, secrétaire local de l'AMDH à Khénifra. L'ONG s'active pour que les personnes toujours malades à Anfgou et ailleurs soient sauvées avant qu'il ne soit trop tard. Elle exige une véritable implication des autorités sanitaires dans cette région enclavée où vivent des populations parmi les plus démunies du pays.

Pour les défenseurs des Droits de l'Homme de Tounfit et de Khénifr : «plus que le froid, ce qui tue dans tout l'arrière-pays de Khénifra, c'est la marginalisation d'une population qui semble considéré par l'Etat comme inutile.»

En demandant réparation pour les « damnés de l'arrière-pays», la plupart des militants comme certains habitants des zones oubliées de la province de Khénifra rappellent que la cédraie permet à certaines communes rurales de dégager des excédents annuels dépassant souvent un milliard de centimes. Mais cette manne n'a jamais été utilisée pour désenclaver Tounfit et ses régions.

Seuls quelques rares camions de 8 tonnes peuvent encore relier Anfgou et les douars voisins (Tirguist, Aghdou, Anmzi et Tighidiouine) au petit bout du monde qu'est la bourgade de Tounfit.

Sur une distance de 75 kilomètres, une quarantaine de passagers traverse durant cinq heures des ornières escarpées sur un véhicule suranné. Ils voyagent entassés les uns sur les autres pour aller acheter leurs provisions de la semaine. Ce parcours périlleux n'est possible que quand la clémence du temps le permet. Quand la route est coupée par la neige ou par l'oued Tougha, la population ne doit sa survie qu'à son esprit exemplaire de solidarité.

«Quand nous nous trouvons coupés du monde pendant des mois, nous nous partageons pommes de terre, pain de sucre, thé, pain... [….]

Le mardi 9 janvier, un homme dans la cinquantaine est décédé à Anmzi, une localité voisine d'Anfgou (à une vingtaine de kilomètres environ). Le défunt a pris froid il y a peu de temps et son état s'est vite aggravé, selon sa famille.

Deuils à Angfou © Khalid

Ce cas montre que la  maladie mystérieuse» semble se propager. Au vu de son évolution, des médecins contactés à Casablanca n'excluent pas l'hypothèse de l'épidémie.

Les deux chaînes de télévision nationales se sont obstinées à rapporter des chiffres faussant la réalité quant au nombre de décès en série qu'a connus leur région. Pour eux, les décès n'ont guère dépassé onze. Pourtant, à la veille de leur arrivée, une famille endeuillée enterrait le petit Mohamed. Il était le 26ème mort !

Pour défendre la cédraie qui s'amenuisait à cause de l'exploitation excessive, les habitants d'Anfgou se révoltent pour préserver "leur forêt". Laquelle est déclarée patrimoine national.

Dès qu'il y a un coupeur de bois qui s'approche de ce qu'ils considèrent l'or de la région, ils le chassent à coup de pierres. Leur résistance dure depuis trois ans. Cette «révolte» leur a valu, pour la première fois de leur vie, une rencontre avec de hauts commis de l'Etat. «Même si nous avons reçu des tonnes de promesses, notre ferme position n'a pas changé et ne changera pa », insistent avec le sourire quelques vieux d'Anfgou.

Derrière Tounfit, Anfgou et son voisinage vivent dans la misère absolue. Les habitants commencent à exprimer de plus en plus ouvertement leur colère. Devant Tounfit, la situation n'est pas meilleure. À Aghbalou, les habitants n'ont plus d'eau depuis l'aïd el Kébir, révèle un jeune de la région. La seule pompe qui servait à tout le monde pour s'approvisionner en eau est tombée en panne. Depuis, une révolte pour l'eau devient de plus en plus imminente. «Si les promesses données ne sont pas tenues bientôt, ce sera la catastrophe», confie le jeune homme, dépité.

La banque alimentaire se dépense à Angfou

La banque alimentaire se mobilise en faveur de la population du Moyen-Atlas. Elle lance un appel pour la collecte de vêtements et de produits alimentaires destinés à venir en aide aux villages démunis.

La banque alimentaire initie une opération de solidarité au Moyen-Atlas, en coordination avec le ministère du Développement social, de la Famille et de la Solidarité au profit de la population démunie de cette région. Elle lance ainsi un appel pour la collecte de dons et de produits alimentaires destinés à venir en aide aux villageois. Cette initiative intervient à la suite du drame survenu dans la localité d’Anfgou relevant de la commune rurale Anmezi Tounfit dans la région de Khénifra. «Notre action fait suite aux décès dramatiques d’enfants causées par la vague exceptionnelle de froid qui sévit dans le Moyen-Atlas. Nous ne sommes qu'au début de l'hiver et nous craignons que d'autres villages connaissent la même situation que celle d'Anfgou. Et par conséquent la liste des victimes pourrait s'allonger», indique Atika Souiker, gérante de la banque alimentaire. Et d'ajouter : «Notre objectif est d'apporter l'aide nécessaire à savoir des vêtements, des produits alimentaires aux habitants de la région durant tout l'hiver». Ainsi, une première opération de distribution de denrées et vêtements a été réalisée à Anfgou.

Un autre village à Tounfit bénéficiera de cette opération. «Aujourd'hui, [27.01.07, NDLR] nous procédons à une deuxième opération de distribution des produits de première nécessité aux habitants de Tounfit. En collaboration avec les associations locales, nous poursuivrons notre action jusqu'au printemps. D'autres villages relevant de la province de Khénifra bénéficieront de cette action de solidarité», ajoute Mme Souiker qui tient à souligner que les stocks de l'association sont épuisés. «Nous disposons des moyens logistiques nécessaires pour acheminer les aides à la population dans ces villages, toutefois, nous ne disposons plus des vêtements chauds, de couvertures et de denrées en quantités suffisantes pour accomplir notre mission. Nous avons donc besoin en priorité de vêtements d'enfants, de denrées alimentaires comme le sucre, le lait en poudre, la farine, le riz ou encore de l'huile», lance-t-elle.

Créée en 2002, la banque alimentaire constitue le chaînon entre les associations caritatives et les donateurs (industriels, grande distribution et particuliers). Cette association s'est fixée pour mission de collecter des denrées alimentaires et des vêtements, de les trier et les stocker après un contrôle de qualité. Sa mission consiste également en la distribution de ces produits par le biais des institutions caritatives partenaires.

Le scandale

L’énorme scandale médiatique qui a suivi a poussé les autorités à sortir de leur torpeur. La conseillère du Roi Zoulikha Nasri, le général Hosni Benslimane, patron de la Gendarmerie royale, les ministres de la Santé et de l’Intérieur ont été dépêchés sur place en hélicoptère.

Tous ont promis de désenclaver le village et, tant qu’on y est, la région. On est loin du compte. «Il n’y a aucune différence entre l’année dernière et cette année. La route n’a pas été construite. Début janvier, la neige est tombée abondamment, isolant des centaines de familles» s’indigne Aziz Akkaoui, secrétaire de la section de l’Association marocaine des droits humains (AMDH) dans la province de Khenifra. «En 2006, nous avons vu défiler un cortège de ministres. Ils nous ont promis monts et merveilles. Les projets restent couchés sur le papier alors que la réalité des habitants est catastrophique» renchérit M. Attaoui, un autre militant associatif. Les habitants d’Angfou, eux, ne se font plus d’illusions: «nous n’avons ni routes, ni réseau téléphonique. On vit au jour le jour» lance en langue berbère un quadragénaire. Comme pour confirmer ces dires, trois enfants sont encore morts en janvier dernier [information parue le 31 mars 2008, NDLR].

Angfou, le village qui sort de l’oubli

Les habitants du village d’Anfgou ne sont pas près d’oublier leurs proches morts de froid l’an dernier. Mais, pour eux, la vie continue. Et, désormais, celle-ci s’inscrit sous de nouveaux auspices depuis la visite du Souverain, le week-end dernier [3-4 mai 2008, NDLR]. De grands chantiers pour structurer cette bourgade perchée sur le Haut-Atlas ont été lancés. Route, électricité, eau potable, écoles, dispensaires, etc… Des infrastructures de base, jusque-là absentes dans la région.

Pour la petite histoire, c’est en février 2007 qu’Anfgou est sorti de l’oubli. Le 20 décembre 2006, un message atterrit chez le gouverneur: «Regret de vous informer du décès de 8 enfants». Quelques jours plus tard, on compte une trentaine de victimes, mortes à cause du froid. Le 10 janvier, L’Economiste édite un reportage-photos sur «Le monde oublié de Anfgou». Exclusives et choquantes, ces images ont montré la détresse d’un village «du Maroc inutile». Anfgou était dénué de tout, même de l’essentiel. Le 3 février 2007, les habitants, soit plus de 1’200 habitants, organisaient une marche de protestation avec l’espoir d’attirer l’attention des autorités sur leur condition.

Peu de temps avant, le 22 janvier, des berbères avaient manifesté à Rabat. Bravant la pluie et le froid, ils se sont retrouvés par centaines devant le siège du Parlement à Rabat pour protester contre l’indifférence du Gouvernement vis-à-vis du drame qui a frappé les régions d’Anfgou, d’Anmzi et de Tounfit, régions limitrophes qui avaient perdu en l’espace de quelques jours, 26 enfants (presque tous des bébés) et deux mamans, à cause d’un mal non encore élucidé.

Aussitôt, une commission ministérielle s’est rendue sur place, pour découvrir un Maroc... inconnu et privé de tout. Des projets d’un coût de 23 millions de DH avaient été, alors, lancés par la Fondation Mohammed V pour la solidarité.

Un an après, le Roi leur rend visite et constate de visu l’état des lieux. Les 2 et 3 mai 2008 resteront gravés dans la mémoire du village. Au passage du Roi, des villageois lui ont remis des lettres de doléances en espérant qu’elles trouveront écho. Mais peu importe, le plus important est que la contrée va connaître le développement. Trois conventions dans les domaines des télécommunications et des infrastructures routières ont été signées samedi dernier [3 mai 2008, NDLR].

Selon Karim Ghellab, ministre de l’Equipement et du Transport, ce programme porte sur le désenclavement total de la région d’Anfgou en la reliant, d’une part, à Amenzi et Tounfit et, d’autre part, à Imilchil, via une nouvelle route. Celle-ci, longue de 45 km, sera réalisée en partenariat avec la région Meknès-Tafilalet et la direction générale des collectivités locales. A noter que le coût d’aménagement moyen des routes d’Anfgou atteindra les 5 millions de DH/km.

Des opérations très coûteuses en raison des terrains très escarpés et difficiles. Les travaux seront achevés fin 2010. D’autre part, le village d’Anfgou, au même titre que d’autres localités rurales de la province, sera desservi en téléphonie et Internet dans le cadre du programme d’accès généralisé aux télécommunications. Ce programme nécessitera une enveloppe de près de 497 millions de DH. A noter que la localité d’Anfgou a été couverte par le réseau mobile GSM en 2007.

Dans le domaine sanitaire, Anfgou sera doté d’une maison d’accouchement tandis que le secteur de l’enseignement bénéficiera d’une enveloppe de plus de 53 millions de DH.

Reste à signaler que la mise à niveau et le développement de la province de Khénifra, pour la période 2008-2011, coûtera une enveloppe budgétaire globale de 1,3 milliard de DH. Des investissements afin que les gens ne meurent plus de froid…

 

 

Sources des informations: "Anfgou (Province de Khénifra): La mort continue de frapper sur le toit du Maroc", issu du site lereporter.ma - Site de l'hebdomadaire marocain Le Reporter, par Mohamed Zainabi, 15.01.07; www.makabylie.info; www.souss.com/Angfou-le-village-qui-sort-de-l.html (article de l’Economiste); aujourdhui.ma; www.okmaroc.net.