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L'art du tissage
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Historique Très ancien, le tissage traditionnel est encore en usage dans de nombreuses régions du monde. Il demeure le plus souvent un art féminin réalisé sur un métier vertical (à haute lice) ou horizontal (à basse lice). Au Maroc, la barrière montagneuse formée par le Haut-Atlas n’est pas étrangère à la conservation identitaire des villages où l’art du tissage est un des plus précieux témoignages du passé.
De la fin du XIXème siècle au milieu du XXème siècle, la tribu Glaoua dominait un territoire immense de part et d’autre du Haut-Atlas. Dans le souk de Télouet, les choses les plus belles et les plus précieuses étaient exposées, notamment des vêtements et des étoffes de laine ainsi que des tapis. La réalité du tapis Glaoua couvre aujourd’hui une immense région. Au début du siècle dernier, les marchands qualifiaient de Glaoua tous les tapis qui provenaient de Télouet et des souks des différentes tribus placés sous son contrôle. Le métier à tisser traditionnel berbère est si rudimentaire qu'il n'a pas de nom; on l'appelle "azetta" (la chaîne).
Métier à tisser chez les Aït Hadiddou (1937-1939) Aujourd’hui, le tissage a conservé toute sa valeur symbolique même si le synthétique est largement porté. Les femmes, pourtant très affairées, continuent de tisser pour la maison, pour le mariage de leurs filles et pour les hommes. Le tissage incarne la vie, la mort, la virginité et l'impuissance masculine mais il est surtout le miroir de la terre. Une tradition féminine Toutes les villageoises, jeunes ou âgées, aisées ou modestes, connaissent le tissage. Autrefois, la précocité du mariage des filles entre 8 et 13 ans exigeait une initiation encore plus précoce aux tâches domestiques.
Transmission de mère en fille
Le tissage occupe une grande place dans le quotidien des femmes. Il est néanmoins interdit certains jours comme le vendredi (jour de la prière), l’Aïd el Kbir (fête du sacrifice) et le jour de la naissance du prophète. Le tissage de la tonte à la confection Le travail des femmes commence bien avant la construction du métier (« mrma ») et de la confection du tissu. Le tissage est considéré par les femmes comme un devoir astreignant. Tout tissage commencé doit être terminé sous peu.
Les outils des tisserandes, peignes, cardes, quenouilles, paniers, sont personnels et ne se prêtent pas ; ils viennent souvent du passé et constituent un héritage en incarnant la filiation par les femmes. Cardes, peigne et fuseau
Au printemps, la tonte des moutons et l’achat des toisons de laine relèvent des hommes. De simples ciseaux remplacent la petite serpe (« imgr ») et le couteau que les Juifs du village fabriquaient et vendaient aux paysans autrefois. C’est l’occasion de demander la « tiwizi », l’aide collective qui rappelle les liens de la communauté. Dans un enclos bordé de pierres, des villageois immobilisent l’animal couché sur le flanc à l’aide d’un lien solide. Ils chantent des formules magiques pour attirer la « baraka » (bénédiction divine) sur la toison.
Le cycle du tissage, strictement féminin, peut commencer. Les femmes trient la laine (« tadut ») et la débarrassent grossièrement de ses impuretés – brindilles, etc. Dans certaines régions, elles la font bouillir dans un bain de saponaire pour la blanchir. Le plus souvent elles la mouillent, la battent avec un bâton avant de la laver avec soin dans la rivière dans un panier en osier (« taselite ») qui laisse filtrer l’eau. Pour faire partir le suint qui l’imprègne, elles utilisent les feuilles d’une plante, la daphné (« lezzâz ») qui mousse.
Lavage de la laine brute puis séchage au soleil.
Fraîchement lavée, posée sur le sol, la laine sèche au soleil et blanchit. Le soir venu, elle est rangée dans la réserve domestique (« khzin »). On la laisse plusieurs jours car la laine lavée peut s’accroître. A la fin de l’hiver, la laine stockée respire l’air frais du dehors. Il est temps de construire le métier à tisser. Les femmes assises par terre procèdent au cardage pour travailler le fil de trame qui doit être résistant. Elles travaillent les fibres les plus courtes et les plus frisées avec deux planchettes en bois hérissées de clous (« imchdn ») appelées « cardes » qu’elles tiennent par le manche et qu’elles animent dans un mouvement énergique de va-et-vient.
Cardage
Les fibres longues destinées à la chaîne du tissu sont peignées. Pour la former, elles affrontent deux peignes (« imchdn n tzrzt ») qui séparent vigoureusement la laine retenue prisonnière de leurs dents métalliques. Elles tirent des bandes mousseuses du peigne qu’elles coincent avec leurs pieds.
La fileuse connaît parfaitement la laine qu’elle façonne à sa guise. Un vêtement masculin devant être imperméable exige une trame très fine. Une couverture se contente d’un fil plus épais. Le filage est réalisé à tous moments de la journée et de l’année. Elles font rapidement tourner d’une main un fuseau en bois de forme tronconique (« izdi ») à la manière d’une toupie sous laquelle elles raccordent avec l’autre main une mèche obtenue grâce à une quenouille qu’elles roulent entre le pouce et l’index.
Filage
Toupies d'anciens fuseaux
Fileuses Aït Hadiddou (1937-1939)
Elles tirent par petites secousses pour constituer l’ébauche d’un fil. La quenouille est immobile tandis que le fuseau transforme la masse de laine en fil solide.
Lavage de la laine filée La construction du métier à tisser demande du temps (plus d’une heure), de l’habileté et de la patience. Il permet de tendre de manière régulière les fils de chaîne constituant la largeur du tissu. La première étape de l’ourdissage s’obtient de deux façons. Elle consiste à fabriquer la chaîne séparée en deux nappes de fils pairs et impairs grâce à la formation de l’encroix. Dans un mur, la tisseuse plante quatre piquets autour desquels elle enroule les fils de la chaîne à intervalle régulier selon un ordre déterminé. Cette méthode permet à la villageoise de procéder seule mais est peu courante dans le Haut-Atlas. L’ourdissage, comme la tonte du mouton, est l’occasion de rappeler la cohésion villageoise par l’entraide communautaire. Assise aux pieds des piquets qu’elles ont fichés dans le sol, éloignées d’une dizaine de mètres, les deux villageoises enroulent et nouent le fil que fait courir une troisième femme en formant une chaînette verticale le long des piquets.
Travaux agricoles et ourdissage du métier à tisser chez les Aït Hadiddou (1937-1939) Elle forme ainsi un encroix au centre et fait autant d’allers et de retours entre les piquets qu’ils peuvent contenir de rangs.
Lorsque la mise en chaîne est achevée, on enlève les piquets du mur ou du sol et on les remplace par des roseaux (« ighanimen ») eux-mêmes remplacés plus tard par des traverses en bois percées de trous à intervalles réguliers permettant de fixer solidement la chaîne à l’aide d’un lien.
Une fois la chaîne achevée, on l’enroule sur l’ensouple supérieure et on transporte le métier chez celle qui veillera sur l’accomplissement de l’ouvrage commencé.
Deux ensouples de bois horizontales sont supportées par deux montants verticaux (« timundwin »). De un à trois roseaux sont glissés près de l’ensouple supérieure dans l’encroix. Ce sont les baguettes d’envergure qui maintiennent parallèles les fils de chaîne.
Autour de l’ensouple du haut, toute la réserve de la chaîne ourdie sur les piquets a été transférée. Cette poutre dérouleuse s’appelle « taghwsa » (« être rectiligne »). La poutre du bas est enrouleuse. Elle contient le tissage à proprement parler. Trois roseaux (« ighanimn ») attachés ensemble et fixés à la chaîne à la hauteur des épaules de la tisseuse assise à son travail font office de lice. Ils permettent le croisement alternatif des deux nappes de fils.
La tisseuse s’assied du côté de l’envers de son futur tissu.
De la main gauche, elle passe le fil de trame entre les deux nappes. De la main droite, elle tire la trame et ainsi de suite. Au-dessus des lices se trouvent un ou plusieurs roseaux. En les élevant ou en les abaissant, on ouvre alternativement le pas et le pas inverse pour l’aller et le retour du fil ou du brin de trame (la duite). Lorsque le roseau est en haut, les fils pairs se trouvent tirés en arrière par la barre de lice et les fils impairs qui restent verticaux sont devant.
Lorsque le roseau est baissé, il exerce une pression sur la nappe des fils impairs qui s’incurve tandis que la nappe des fils pairs passe en avant. Dès que 15-20 duites ont été passées, on les tasse légèrement avec le lourd peigne en métal que la villageoise tient par le manche en bois.
Les femmes forgent leur valeur par la force de leur travail et l'habileté de leurs mains. La laine est vivante, habitée par des forces invisibles. Il faut la toucher, la ressentir, la comprendre. Le tissage est le reflet de la jeune fille. La chaîne de l'ouvrage, claire ou embrouillée, est à l'image de l'esprit de celle qui l'utilise. Les vêtements et autres tissus Les villageoises façonnent des couvertures, des étoffes de laine blanche ("ihaykn") ainsi que des ceintures multicolores pour le mariage de leurs filles, des petits châles rectangulaires et des vêtements masculins à capuche. L' "aslham" ou "azennar" (en berbère) appelé "burnous" également (en arabe) est une large cape évasée.
La "tajllabit" beaucoup plus ajustée est un long manteau droit. Entreprise par deux femmes, elle demande plus de 10 jours de travail à raison de 3 heures chaque soir. L'"aselham" plus ample, tissé en une seule pièce, demande plus de temps. Chez les Aït Hadiddou, on tisse à la maison les haïks, les mantes et les burnous mais ni couvertures ni natte. On les achète aux tribus voisines. Pour faire une de ces pièces, un mois est nécessaire. Ce sont les femmes qui les tissent mais elles ne les cousent pas (voir ci-dessous "La festonnerie"). Rien n'est cousu dans leur vêtement. Les vêtements des hommes (burnous, chemises, pantalons) sont taillés et cousus par le "fqui" (voir ci-dessous "La festonnerie"); ce sont aussi les hommes qui tricotes jambières et calottes. Autrefois, les femmes portaient de larges étoffes de laine ("tahaykt"), fixées par de lourdes fibules d'argent. Une fibule L'art du drapé n'a pas disparu, il apparaît encore à travers le costume de fête. La villageoise s'enveloppe plusieurs fois dans le tissu long de 4 à 6 mètres et large de 1,5 mètres qu'elle fixe au niveau des épaules avec des fibules et qu'elle fait blouser à la taille avec une ceinture.
Les colorations
Depuis quelques années, la palette des tisserandes s'est diversifiée avec l'apparition des colorants chimiques, variant du jaune vif au bleu électrique en passant par le vert et le violet. Toutefois, les femmes utilisent encore des méthodes locales traditionnelles. La laine peut être travaillée au naturel (marron, noir, écru) ou teinte dans des bains de couleurs.
Toute une gamme de teintes s'obtient à partir de fleurs, de feuilles, de fruits, d'insectes séchés au soleil, pilés finement et tamisés.
Les couleurs de nature très diverse sont d'origine locale ou viennent de loin. Autrefois, elles parvenaient à la kasbah grâce aux caravanes. Aujourd'hui, on les trouve dans des échoppes spécialisées dans les souks, exposées dans des bocaux, à côté des plantes médicinales.
Pigments
Pour obtenir du marron si la laine n'est pas naturellement colorée, les villageoises peuvent faire rouiller des clous ou utiliser des fleurs de soucis. Des nuances allant du rouge sang au brun en passant par un orange plus ou moins vif sont offertes par la racine de garance, la cochenille, le pourpre, le coquelicot, le henné, l'écorce de noyer, de grenade et de pommier, seuls ou associés. Le thé, le safran, la daphné, les pétales de genêts et de mimosa permettre de riches dégradés de jaune vif et pastel ainsi que d'ocre.
L'indigo, employé à l'état végétal ou sous forme de petits blocs solides en provenance du Sahara, colorie instantanément en bleu vif l'eau du chaudron en cuivre alors que le murex se transforme en bleu outremer.
Des bains successifs de jaune et de bleu donnent le vert, également obtenu à partir de menthe sauvage, de feuilles de noyer, d'écorce de grenade utilisés seuls ou mêlés. Les pétales de rose donnent un rose tendre et la lavande, le parme. Le vieux rose provient des graines de jujube. La teinture et le séchage
La festonnerie L'art du tissage se transmet de mère en fille. Par contre, les plus religieux ont le monopole de la confection masculine des tissus de laine et de coton aux couleurs exclusivement naturelles.
Une fois que le tissu est détaché du métier, il est envoyé au souk afin d'y être trempé dans un bain de couleur.
Puis le tissu est porté au "fqih" ou au "ma'âllem" (savants du Coran) du village qui se chargent de la passementerie du plastron, des tresses des franges et du pompon. La fonction de tailleur ("khiata") est chargée de baraka, c'est pourquoi l'artisan doit être un érudit du Coran. C'est à travers ce rapport à la spiritualité que la communauté reconnaît au tailleur la légitimité de sa fonction exercée au nom de Dieu qui guide sa main habile. Le caractère religieux du tailleur est associé également aux outils qu'il utilise (objets tranchants et pénétrants) et au profond respect qu'inspire le tissage. Spécifiquement masculine, la capuche est présente sur tous les vêtements des hommes alors que ceux des femmes en sont dépourvus. La confection masculine occupe une grande partie du temps du religieux qui travaille quotidiennement 3 à 6 heures excepté le vendredi, jour de prières.
L'apprentissage est long et commence tôt. Très jeune, le petit garçon reçoit l'enseignement coranique à la mosquée et accompagne le maître spirituel qui veut bien l'initier. Le matériel requis est simple. Le tailleur dispose d'un petit bloc de cire d'un centimètre de côté pour graisser l'aiguille et lui permettre de pénétrer dans le tissu sans l'accrocher, d'un dé, d'un morceau de cuir protégeant l'auriculaire de la main droite, d'une broche et d'une paire de ciseaux.
Pour écraser et assouplir la broderie ("tasfift"), il utilise un bâtonnet plat dégagé de son écorce.
Après avoir bâti son ouvrage, il travaille pendant une heure le fil qu'il a choisi. Dans un premier temps, il accroche au mur les brins serrés dans une mèche et confie l'autre extrémité au petit garçon qui les répartit autour de ses doigts. formant ainsi deux nappes. Pour assouplir le fil et le transformer en torsade, le tailleur le mouille sur toute sa longueur et le frictionne vigoureusement entre ses deux paumes. Il détache la mèche du mur et la fixe ensuite à l'aide d'une broche, sur sa jambe repliée, afin de l'empêcher de glisser. L'apprenti, debout en face, fait passer plusieurs fois la nappe de fils retenue par les doigts de sa main droite sur ceux de sa main gauche et vice-versa. Puis la torsade est fixée au tissu.
La festonnerie connaît un ordre précis qu'il faut absolument respecter. On commence par la couture centrale de la capuche et on finit par celle des manches.
Le pompon ("tasbayut"), uniquement présent sur la capuche du burnous, en est le point final. Les tapis Pour vous documenter sur les tapis berbères, cliquez ici pour rejoindre la rubrique "Les tapis berbères" . Vidéo sur la fabrication des tapis à Ouarzazate de A à Z
Le tissage des toiles de tente berbère traditionnelle
Les tentes berbères traditionnelles étaient ordinairement en laine. On les tissait par longues bandes ("aflij" en berbère et "flij" en arabe) sans se servir de métier à tisser à proprement parler. La chaîne est tendue entre des piquets plantés dans la terre; deux montants qu'on déplace au fur et à mesure de l'avancement du travail maintiennent la lice. L'entrecroisement des fils de trame est obtenu comme avec le métier de haute lice qui sert à tisser les vêtements; les fils sont tassés à l'aide d'une barre de bois. Tissage chez les Aït Hadiddou (1937-1939)
Les "flij" sont ensuite teints en noir puis assemblés pour former la tente. Périodiquement, on change une ou deux bandes en plaçant toujours les neuves au milieu, partie qui fatigue le plus.
La couture de la tente est l'occasion d'une petite fête à laquelle prennent part les voisins. Les réjouissances s'accompagnent de gestes et de paroles qui ont pour objet d'empêcher les "flij" de laisser passer la pluie.
Les croyances liées au métier à tisser et au tissage Le métier à tisser est très personnifié et n'est pas un objet comme les autres. C'est un être familier qui demande beaucoup d'attention et de respect. Les villageoises le saluent chaque matin. On n'accroche rien sur les montants et il est interdit de s'asseoir sur l'ensouple inférieure. Avec la trame, on nourrit la chaîne et au cadre du métier, on donne du grain. "C'est un être vivant qui ne parle pas, qui n'a pas de sang mais qui possède une âme". L'âme ("rruh") se trouve au croisement des deux nappes de fils de trame dans lequel est glissé un roseau ("aghanim") au moment de l'ourdissage.
Lorsque ce dernier vient à en sortir, on considère que "le métier à tisser est mort et il faut le refaire". Le tissage incarne à la fois la virginité et l'impuissance masculine tout comme la mort et la naissance. Les roseaux utilisés avec le métier à tisser sont aussi employés dans le cadre du mariage, de la naissance et de la circoncision mais servent également à fixer la taille d'un linceul. Le roseau protège celui qui s'en sert le mieux. L'époux peut profiter de ses faveurs comme il peut en être victime quand les femmes l'utilisent contre lui comme une baguette magique. Il est également associé à la fécondité et à la naissance. Les villageoises le jettent parfois dans l'eau pour savoir si elles attendent un enfant. Dès que le métier est démonté, la femme enceinte peut s'emparer d'un des roseaux et courir à la porte d'entrée. Elle accouchera d'une fille si elle croise une femme et d'un garçon si son regard se pose sur un homme. Lors du filage, on dit que le fuseau est un outil magique qui transforme une masse de laine en fil solide investi de croyances religieuses ; on l’accroche au cou des vaches venant de vêler et qui sont les proies de l’invisible. Il y a beaucoup de mystère et d’étranges vertus dans la laine. D’une toison, elle devient un fil et d’un fil elle devient un vêtement ; elle est blanche, couleur de bon augure ; elle participe à la « baraka » de la brebis et du bélier. Un flocon de laine passé dans la coiffe suffit à assurer la protection de la fileuse. On noue un brin de laine à la patte du mulet, de la jument ou à la queue de la vache qu’on vient d’acheter pour attirer sur eux la bénédiction. Chez les Aït Hadiddou, le matin du mariage, on enroule un fil de laine autour des doigts de la mariée. Le mari le déroulera le soir. Lors de l'ourdissage, on ne peut gêner le montage du métier sans offenser les génies qui le protègent. L’espace de l’ourdissage est sacré, le traverser serait le bafouer. Il y a dans ces fils qu’on entrecroise tant de fatalités qui se nouent si le Diable s’en mêle. C’est habituellement une vieille femme qui la dirige et fait le va-et-vient avec la pelote. « Vieille femme, pire que Satan », le met en fuite. Dressé verticalement, le métier à tisser ne doit quitter sa place sous aucun prétexte. Un tissage en cours ne peut pénétrer dans une maison sans menacer gravement la vie de ses habitants. Mais en cas de nécessité absolue des rites propitiatoires peuvent conjurer le mauvais sort à condition que l’ouvrage inachevé évite le seuil et qu’il entre par la terrasse ou la fenêtre. Il ne doit pas affecter le pas de la porte d’entrée. Le peigne possède des vertus magiques; on l'utilise notamment pour connaître les pensées de celui qui s'est absenté depuis longtemps. Le métier à tisser doit être manier avec précaution. Si en passant la trame la main traverse une des nappes de la chaîne, quelqu'un mourra. Lorsque les tisserandes travaillent à deux, l'une introduit le fil d'un côté, l'autre de l'autre; si les fils, trop courts, laissent un espace entre eux, c'est "un linceul". Une fois le métier dressé, la fillette se faufile en présence de sa mère dans le passage laissé par les fils de chaîne et les montants. Ainsi la villageoise s'approprie la virginité de l'enfant qui devra faire le chemin inverse la veille de ses noces pour rompre le charme. L'étroit passage du métier à tisser ne doit pas être souillé. Le petit garçon qui l'emprunte doit faire le parcours inverse sinon la malédiction pourrait le frapper d'impuissance si des paroles maléfiques venaient à être prononcées au même moment. L'interdit doit être respecté. On rappelle parfois aux enfants l'histoire de cet âne imprudent qui fut jeté par sa maîtresse dans un précipice après avoir heurté le fil de chaîne. Un coq ou une poule qui franchirait cet espace sacré serait égorgé et mangé sur le champ "pour que le propriétaire du tissage ne meure pas". Lorsqu'un mourant est à l'agonie depuis longtemps, c'est que son âme a de la peine à se détacher. On lui passe alors sur le corps une ensouple avec ses fils de chaîne coupés pour lui "faciliter la mort". La fin du tissage est toujours une souffrance "car c'est comme un être humain"; "il est lié au coeur et lorsqu'on le coupe c'est comme si on le tuait". Le tissage, sacré, est strictement personnel. L'offenser risque de porter malheur à son destinataire. Il existe une histoire qui raconte qu'un étranger, venu de loin, a abusé de la confiance d'une famille. Après avoir profité de l'hospitalité qui lui était offerte, il s'est emparé du burnous que la maîtresse de maison avait tissé pour son fils dont il se disait l'ami. Le vol du burnous a suscité beaucoup d'émoi au sein du groupe. Le vêtement tissé est le double de son propriétaire et en incarne la mémoire. Souvent hérité de son père, il fait partie de son trésor, rangé dans la réserve. Le tissage en cours grandit à la lumière mais c'est dans la stricte intimité, à l'abri du regard des hommes que les femmes le séparent de son cadre: "On a peur qu'ils meurent s'ils voient sa finition"; "ils risquent de mourir par le fer". Au terme de son ouvrage, la villageoise met de l'eau dans un bol, y trempe le peigne ("taska") à plusieurs reprises et frappe une dernière fois sur toute la longueur des deux derniers fils de trame qu'elle a fait passer ensemble. Puis par souci de protection, pour éloigner les génies qui en ont horreur, elle casse un bloc de sel aux deux extrémités de la poutre du ciel. En même temps, elle psalmodie la formule de bénédiction que dit la "qabla" (accoucheuse traditionnelle) avant de séparer physiquement la mère de l'enfant comme si la rupture des fils du tissu rappelait celle du cordon ombilical. Avec le couteau qu'elle a aiguisé sur une pierre, elle sectionne les fils de chaîne de manière à former 3, 6 ou 7 ouvertures qui sont les "portes du Paradis". Puis elle sépare complètement le tissu de son support supérieur qui en conserve les franges chargées d'une forte baraka. Elle dépose à terre l'ouvrage enroulé et elle démonte le reste du métier en coupant les liens qui retiennent entre elles les pièces qui le composaient (poutres horizontales, montants verticaux). L'eau sacrée restée dans le bol est la vie du tapis. On en abreuve alors les plantes qui absorbent son âme. Les liens entre le tissage et la terre Le tissage est le témoignage de la richesse matérielle, il est donc le miroir de la réserve, incarnant la taille du cheptel ou l'argent nécessaire à l'achat de la laine. Les tapis, couvertures et vêtements de laine sont soigneusement rangés dans la pièce la plus visitée pour être toujours prêts à être dépliés en l'honneur des invités. Les pièces tissées témoignent de la qualité de la fille et de son ardeur à la tâche. Mais le prestige apporté par le tissage n'est pas la seule raison de son maintien. Les femmes, gardiennes des coutumes, le perpétuent selon la tradition orale: "La fille du Prophète a inventé le premier métier à tisser de la région". Ainsi le métier à tisser est "d'essence divine et ses outils en or sont descendus du ciel. Le tissu entamé par la fille du Prophète avant sa mort est toujours placé à son domicile à La Mecque. Si quelqu'un venait à l'abîmer, il n'existerait plus de baraka dans le tissage". Le tissage réunit des croyances locales profondément ancrées dans le milieu et son lien à la terre est fort. Ce sont les laboureurs qui ont appris et transmis aux femmes la patience nécessaire. Le tissage incarne la famille et le fruit commun des efforts comme le champ. Dans l'espace domestique il reflète au féminin la cohésion familiale masculine du dehors. "Deux araires dans un même champ et deux métiers à tisser sous un même toit apportent le malheur dans une famille". Une maîtresse de maison ne peut tolérer une telle chose sans mettre ses jours en danger. En effet, "si deux métiers à tisser se trouvent dans la même maison, on a peur que la maîtresse de maison meure et qu'une deuxième femme vienne la remplacer". Les tisserandes associent le tissage, la terre et la famille même dans leurs chants:
Placé dans la maison en face de la porte par souci de lumière, le métier à tisser est le miroir du monde. Les deux piquets qui ont servi à l'ourdissage et qui ont permis l'enroulement des fils de la chaîne symbolisent le soleil et la lune. La poutre du haut porte le nom d'ensouple du ciel ("ifgig n ignwan"), la poutre du bas s'appelle l'ensouple de la terre ("ifgig n wakal"). Elles sont le reflet du dehors et du cycle de la vie et ne peuvent exister l'une sans l'autre. Les villageoises fredonnent d'ailleurs: "L'or de la poutre du ciel donne la lumière à la terre" ("Igawurf ifgig ifka nur i wakal"), ce qui signifie: "S'il n'y a pas de poutre du ciel, il n'existe pas de lumière sur la terre. C'est la poutre du ciel qui procure la lumière au tapis". La forme rectangulaire du métier et la régularité de ses fils de chaîne évoquent les sillons labourés. Le champ et le tissage ont d'ailleurs le même instrument de mesure "l'aghanim". Ce roseau est chargé d'une forte valeur symbolique. Dans certaines régions de l'Atlas, le terme "tasgwrt" est employé aussi bien pour désigner un rang de tissage que la première ligne creusée dans le sol. "Tasgwrt n wakal" désigne le premier sillon de la terre alors que "Tasgwrt n wasta" se réfère au "sillon de la nappe de fils". L'expression "At tawit tasgwrt" signifie à la fois "tu laboures" ou "tu tisses". C'est le contexte et l'interlocuteur auquel cette expression s'adresse qui lui donne tout son sens. Cette analogie se retrouve également en Kabylie où le mot "adraf" (fil de trame) et le sillon du champ ("idrf") ont le même pluriel ("idrfan"). Le début du labour et les premières phases du montage du métier à tisser ont des rituels semblables. Les femmes déposent dans l'"agi" (van en fibres végétales dans lequel on tamise de la farine) ou dans la "taryalt" (panier en fibres végétales utilisé pour la mariée) des oeufs cuits, des figues et des grenades que le paysan peut écraser sur le soc de sa charrue. Les grenades et les figues contiennent de nombreux grains dont la présence suscite l'abondance et la fécondité. On met ainsi des figues et des grenades pour qu'il y ait dans le champ autant de grains qu'il y en a dans ces fruits. La magie contente les génies du champ qui favorisent la fertilité. Elle satisfait aussi ceux qui protègent la baraka du tissage. L'oeuf, comme les fruits denses de grains, a un pouvoir bénéfique. On l'associe toujours aux cérémonies du mariage et de la circoncision car sa couleur blanche protège contre le mauvais oeil. La terre est liée à la laine comme l'eau brunie par le pigment l'est à la pluie de couleur d'argile. Pour apprécier l'intensité du colorant qui va couvrir l'écheveau de laine, les femmes utilisent une louche en bois ("aghunja") qu'elles parent à la manière d'une poupée ("taghunja") qu'elles promènent de village en village et qu'elles suivent en cortège jusqu'à ce que tombent les premières gouttes.
Comme l'arc-en-ciel qui fait une révérence à la pluie de ses couleurs, la poupée parée de ses plus beaux atours s'appelle aussi "taslit n unzar": la fiancée de la pluie. Le métier à tisser représente l'univers et les cycles de la vie. Les tisserandes voient et possèdent le monde à travers ses trames. Leur pouvoir évoque le mythe de la femme toute puissante, "la mère du monde qui créa les étoiles et les nuages".
CT
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Sources des informations: Samama, Y. (2000). "Le
tissage dans le Haut Atlas marocain. Miroir de la terre et de la vie", Ibis
Press et Editions UNESCO, Paris; Robichez, J. (1946). "Maroc central",
Editions B. Arthaud, Grenoble-Paris; www.sejour-maroc.org Sources des photos: Samama, Y. (2000). "Le tissage dans le Haut Atlas marocain. Miroir de la terre et de la vie", Ibis Press et Editions UNESCO, Paris; Robichez, J. (1946). "Maroc central", Editions B. Arthaud, Grenoble-Paris; www.guide-maroc.net; fr.ohmyglobe.com Source des dessins: Samama, Y. (2000). "Le tissage dans le Haut Atlas marocain. Miroir de la terre et de la vie", Ibis Press et Editions UNESCO, Paris; Hajji, T. "Taghenja, la fiancée de la pluie au pays des Berbères", Editions Indigènes. |