Le travail des enfants

 

Observations et actions de l'Unicef

 

Faits et chiffres

Plus de 70% des enfants travailleurs au Maroc n’ont jamais franchi les portes d’un établissement scolaire et ceux qui ont eu cette chance vont rarement au-delà de la troisième année de primaire. Au total, seulement 14% des garçons et 8% des filles qui travaillent continuent à fréquenter l’école.

À Fès, des milliers d'enfants subviennent aux besoins de leur famille au péril de leur scolarité et de leur santé.

Les réformes législatives opérées au cours des dernières années (code pénal, code de procédure pénale, code du travail et code de la famille, loi sur les enfants abandonnés) améliorent sensiblement la protection des enfants contre l’exploitation et les abus.

Le travail des enfants de moins de 15 ans est désormais interdit par la loi. Sur le terrain, des projets pilotes sont menés en vue de prévenir et de lutter contre l’exploitation des enfants. Les résultats obtenus démontrent de leur efficacité.

A Fès, plus de 800 enfants de moins de 15 ans ont été retirés du travail dans l’artisanat et réintégrés à l’école et plus de 600 enfants travailleurs de 12 à 15 ans bénéficient d’une éducation non formelle grâce aux efforts conjugués des autorités locales, des délégations ministérielles concernées et des ONG locales. Le modèle ainsi développé est actuellement en cours de réplication dans d’autres villes du pays.

Soukaina, huit ans, est timide mais fière de sa robe blanche, la seule qu'elle ait. Elle avait sept ans lorsqu'elle a commencé à faire des tapis. Elle travaillait alors six jours sur sept et gagnait 100 dirhams (environ 10 euros ou dollars) par mois.

Originaire du sud du Maroc, sa famille s'est installée à Bourniat, un quartier populaire à la périphérie de Fès. Soukaina, sa mère et ses quatre frères et sœurs habitent désormais un logement d'une seule pièce. Son père, resté à la campagne, apporte à sa famille un sac de nourriture de temps à autre.

Mais Soukaina ne travaille plus. Elle va à l'école, qu'elle dit beaucoup aimer. Pourquoi? Parce que personne ne lui donne plus de coups de bâton lorsqu'elle ne s'applique pas ou qu'elle est en retard, répond-elle. Soukaina aime tellement l'école; en fait, qu'elle voudrait y rester toute sa vie. «Quand je serai grande, dit-elle, je voudrais être professeur.» Son établissement n'est pourtant pas le plus beau de Fès. Il se trouve à quelques mètres d'une décharge. Ses institutrices ont raison de faire remarquer qu'il est un peu délabré. Mais ses murs sont colorés, la cour bien entretenue et, à la récréation, les enfants jouent à cache-cache derrière de grands eucalyptus qui font oublier les défauts.

C'est tellement mieux que l'atelier où trimait Soukaina, l'une des quelques 200 fillettes qui ont cessé de travailler dans la confection de tapis grâce à une initiative soutenue par l'UNICEF.

A Fès, tous les enfants n'ont pas la même chance.

Mouassi, quatorze ans, est très petit pour son âge, et on n'a pas de mal à l'imaginer dans une classe de niveau primaire, d'autant plus que sur son pull, il y a un ourson. Pourtant, Mouassi travaille depuis cinq ans comme apprenti dans une coopérative de zellige, la terre cuite marocaine qui contribue à assurer la réputation de Fès comme un haut lieu de l'artisanat.

À l'instar d'une quinzaine d'autres enfants âgés de douze à seize ans, Mouassi reste accroupi du matin au soir, six jours sur sept. S'il travaille bien (c'est-à-dire beaucoup) il touchera 200 dirhams, soit 20 dollars ou euros, à la fin du mois. «Pour nourrir ma famille», précise-t-il. À l'instar de ses deux frères, un peu plus âgés que lui, Mouassi subvient aux besoins de ses deux sœurs et de ses parents, qui ne travaillent pas. Le code du travail interdit le travail des enfants de moins de quinze ans et la coopérative de «zelligeurs» prétend qu'elle ne recrute pas les enfants en tant que travailleurs mais en tant qu'apprentis. Les « maîtres » – qui encadrent chacun une équipe d’enfants – affirment qu'il leur a fallu, à eux aussi, de longues années avant d'atteindre un bon niveau. Ils ont eux-mêmes été initiés, dans leur jeune âge, à cet art qui consiste à tailler des pièces aux formes délicates dans des carreaux en terre cuite.

Pour Mohamed Lahhob, le secrétaire général de la coopérative, qui a commencé à travailler à douze ans, c'est la seule façon d'apprendre le métier. À ses yeux, le jeu en vaut la chandelle puisqu'il doit permettre aux apprentis de bien gagner leur vie. Les adversaires du travail des enfants affirment que cette histoire de formation est de la poudre aux yeux.

Dans les faits, seule une poignée d'apprentis deviendront membres de la coopérative, selon Ilham Laghrissi, une éducatrice de la Ligue marocaine pour la protection de l'enfance, une ONG partenaire de l'UNICEF. Elle rend souvent visite aux petits «zelligeurs». «Ils sont exploités par leur famille, s'insurge-t-elle. Ils passent dix ans à faire la même chose!». Les familles objectent que les enfants apprennent un métier. Leurs conditions de travail sont pénibles, surtout par temps froid, lorsque les petits restent assis sur le sol d'un atelier qui a toutes les allures d'un hangar. Comme c'est souvent le cas lorsque des enfants sont confiés à des adultes, les risques de maltraitance sont réels.

Chaque année, quelques garçons s'enfuient plutôt que de continuer à travailler dans des conditions aussi dures, explique Ilham Laghrissi. Elle est déjà tombée, par hasard, sur un adolescent de quatorze ans qui avait «fugué». «Je l'ai trouvé dans la médina, dit-elle. Il était dans un sale état. Il dormait dans la rue. Mais il ne voulait pas rentrer chez lui. Il sait que s'il retourne dans sa famille, il sera renvoyé au travail.»

La plupart n'ont jamais mis les pieds à l'école, et les cours qui sont dispensés sur leur lieu de travail, deux fois par semaine, sont trop irréguliers et insuffisants pour apprendre à lire et à écrire. Pourtant, ces gamins-là, comme tous les autres, font des projets d'avenir. Ils rêvent de devenir médecin ou ingénieur.

En réalité, ils ne pourront même pas apprendre un métier puisqu'il faut avoir terminé le collège pour avoir accès à la formation professionnelle. L'école, Mouassi envie les copains qui ont la chance d'y aller. Le soir, lorsqu'il les retrouve, ils lui parlent souvent de ce qu'ils ont fait en classe. Mouassi les écoute avec beaucoup de curiosité, mais il dit se sentir de plus en plus isolé en leur compagnie. Il sent bien que l'écart se creuse entre eux et lui, qui travaille dans un atelier où l'humour grivois est la norme. Il s'accroche à l'espoir – ses grands yeux noirs le disent encore plus fort que ses paroles – d'aller en classe un jour. «Ma place est à l'école», dit-il.

Le travail met en péril la scolarisation de milliers d'autres enfants qui travaillent dans les métiers de l'artisanat, y compris la dinanderie, où on trouve parfois des petits âgés de six ans. L'Association des dinandiers, qui revendique plus de 500 adhérents, fournit du travail à des dizaines de milliers de personnes, y compris des milliers de personnes de moins de quinze ans.

Depuis que le code du travail adopté en 2003 a circonscrit le travail des enfants, leur nombre a beaucoup baissé, selon Mohamed Moufid, petit entrepreneur et conseiller de l'Association. Toutefois, un dinandier sur quatre aurait moins de quinze ans. L'Association propose, dans ses locaux, quelques heures de cours aux enfants, mais seule une poignée d'entre eux sont autorisés à en profiter.

Comme tant d'autres, Mohamed Moufid a lui-même commencé à travailler à l'âge de douze ans. Aujourd'hui, son atelier fournit du travail à une trentaine de personnes. Sensibilisé à la question par la Ligue marocaine pour la protection de l'enfance, il a signé un engagement avec Son Altesse Royale la Princesse Lalla Meryem, Présidente de l’Observatoire national des droits de l’enfant, pour ne plus embaucher d'enfants. Il entend tenir sa promesse. Mais il sait que d'autres artisans, moins choyés que lui, peut-être moins scrupuleux, recrutent encore des tout-petits. «Je ne ferais jamais travailler des enfants de six ans», dit-il, mais il hésite à condamner ceux qui le font. Mohamed Moufid aime son métier. Il a incité ses trois fils à se joindre à lui. Mais pas question de sacrifier leurs études! Ce n'est pas sans fierté qu'il ajoute qu'un de ses fils travaille désormais avec lui : l'aîné, celui qui a déjà obtenu son baccalauréat…

Les acteurs du changement

Au Maroc, quelques 30'000 enfants travaillent dans l’artisanat, dont plus du tiers à Fès. «Quand je serai grande, je serai docteur, affirme Sanaa du haut de ses dix printemps. Comme ça, je ramènerai beaucoup d’argent à maman.» Elle exprime à la fois l’espoir qu’elle place dans son éducation et la culpabilité qu’elle ressent depuis qu’elle ne rapporte plus rien à sa famille.

Sanaa fait partie des 150 petites filles que Fatema réussi à «sortir du tapis ». Cette travailleuse sociale de 48 ans cache des trésors de générosité et de savoir-faire. «J’ai travaillé 24 ans à la maison de jeunes du quartier, confie-t-elle. Puis la wilaya [entité administrative telle que la Préfecture, NDLR] m’a proposée de rejoindre un projet de lutte contre le travail des enfants. »

Le «Projet pour la prévention et l’élimination du travail des enfants dans le secteur de l’artisanat à Fès» a été lancé en 2000 par la délégation régionale du ministère de l’Artisanat, avec le soutien de la wilaya et de l’UNICEF.

Basé sur le dialogue, ce projet repose sur les travailleurs sociaux. «Nous avons été formés sur les droits de l’enfant, la pédagogie, la communication et la loi marocaine», raconte Samira. Le nouveau code du travail a relevé l’âge légal au travail de 12 à 15 ans et des sanctions pénales ont été prévues contre l’exploitation des enfants. Toutefois, ces dispositions ne s’appliquent pas aux petites entreprises traditionnelles. Fatema sillonne le quartier pour dissuader les artisans et les familles de faire travailler les petites filles. Pour elle, l’école est leur seule chance de devenir la fierté et la ressource financière principale de leur famille. «Les parents sont trop démunis pour payer l’addition scolaire. Ils acceptent de mettre les petites à l’école parce les uniformes et les fournitures leur sont offerts.»

Quant aux artisans, certains réalisent que le secteur doit se moderniser. Fatema les informe que ces enfants ont des droits,Qu’ils ne peuvent pas continuer à les exploiter et que les jeunes éduqués sont plus productifs. La peur joue aussi. Les accidents, fréquents dans l’artisanat, ont été médiatisés et les filles commencent à revendiquer.

L’école Ain Haroun, où 22 apprenties du tapis ont été intégrées, est très «coopérative». «D’autres, au contraire, multiplient les chicaneries administratives. Je dois sans cesse revenir à la charge pour qu’ils acceptent les filles.», affirme Samira. La tâche n’est pas simple, explique un instituteur de première année. Les fillettes viennent de milieux défavorisés et récemment urbanisés. «Quand elles arrivent, elles ne respectent pas les horaires. Elles chahutent, ne savent rien . Je fais des groupes de niveau pour rattraper leur retard. Elles finissent par s’adapter rapidement, au bout de quelques mois.»

Sanaa a redoublé sa première année mais aujourd’hui, elle a de bons résultats. Avant, elle passait ses journées à faire des noeuds pendant dix heures d’affilée dans un atelier sombre et étouffant.

Par rapport à ses anciennes camarades, Sanaa a eu de la chance. Sa maâlma (patronne) ne l’insultait pas, ne la battait pas,et elle n’est pas restée assez longtemps dans le métier pour s’abimer les yeux ou se déformer les doigts. Dans son quartier, c’est une miraculée. "Ici, il y a beaucoup de délinquance et peu d’enfants scolarisés", affirme Fatema ! Sanaa vit dans une pièce unique, avec sa famille. C’est la benjamine d’une fratrie de neuf. Deux de ses frères, 13 et 15 ans, cousent des matelas, à même le sol. Ce sont eux qui la font vivre. «Nous habitons Fès depuis six ans, explique la mère. Quand nous vivions à la campagne, les enfants allaient à l’école. Mon mari est mort. Il y eut la sécheresse. Mes fils ont voulu venir en ville pour travailler.» Sanaa a été placée dans le tapis. Elle rapportait 50 dirhams par mois.

«Dieu a sauvé la petite, conclut sa mère. Maintenant, c’est la fille de Fatema». Fatema pénètre dans un atelier aménagé dans un sous-sol. Le local a été réhabilité, précise-t-elle. On a refait l’aération et l’éclairage. Une vingtaine de femmes sont là, derrière les métiers à tisser. «Avant 2002, une cinquantaine de fillettes travaillaient ici, mais maintenant, il n’y a plus que des maalma comme moi, explique Naïma, 24 ans, dont 18 à travailler. Quand des mères nous amènent leurs filles, on appelle Samira. Tous les enfants ont le droit d’aller à l’école.» Ce n’est pas l’avis de Saïda. Pour elle, apprendre un métier est bien plus utile . Elle soutient que les fillettes n’auront «de toute façon» pas accès au secondaire et refuseront de travailler dans le tapis. «A 15 ans, elles trouvent ça trop dur, dit-elle. Moi, je préfère les petites filles ». Pas étonnant quand on sait que son revenu a fondu. «Avant, je gagnais 70 DH par jour. Maintenant, j’arrive à peine à 20 DH.»

Saïda ne le cache pas: Samira est une gêneuse, pour elle comme pour les patrons d’ateliers clandestins qui continuent à recruter des fillettes. Et qui refusent d’ouvrir quand elle frappe à leur porte.

CT

  Source du texte et des photos: www.unicef.org/morocco